Matthew Moulding, homme de l’Hut

En à peine quinze ans, The Hut Group (*) s’est imposé comme un géant des produits de soins et de loisirs. Son fondateur et PDG n’a ni le profil classique des grands dirigeants britanniques, souvent issus des grandes écoles ni celui des créateurs de start-up, biberonnés à Internet.

Au début de la décennie, lorsque The Hut Group (THG) n’était encore qu’une start-up prometteuse, Matthew Moulding s’exprimait avec un naturel déconcertant dans les médias britanniques. Il s’est fait beaucoup plus discret depuis. Ses interventions se limitent aux nombreuses acquisitions du groupe : Beauty Expert, Mama Mio, Grow Gorgeous, HQHair, SkinStore, Mankind, RY et The Glossybox, Look Fantastic, Illamasqua ou encore Espa. Plus grand-chose de personnel donc, dans la communication du boss. Le poids gigantesque de son groupe n’explique pas tout. Malgré des rumeurs récurrentes, chaque année, sur une possible introduction en Bourse, Matthew Moulding demeure pourtant le principal maître à bord. Il ne reste de sa vraie personnalité que quelques bribes de confessions, distillées ici et là. Jadis, Matthew Moulding s’exprimait en toute franchise. Dans le Financial Times, en 2010, il se décrivait comme quelqu’un de « très anxieux ». Cela était sans doute le résultat d’une enfance dans un milieu très modeste. Son père travaillait dans la réfection de routes, de chemins privatifs. « Vous prenez rapidement conscience de la valeur de l’argent lorsque votre père revient d’une longue journée sans avoir pu travailler à cause du mauvais temps. » Matthew Moulding ne cache pas son obsession pour l’argent, indiquant que tous ses choix professionnels ont été avant tout, et presque uniquement, guidés par le gain. Alors qu’il était directeur financier d’un grande société de télécoms, Caudwell Group, et touchait près de 100 000£ par an (112 000 e), il vit la capacité à gagner beaucoup plus en se lançant dans l’e-commerce.

L’idée est née en 2003, simplement en achetant un CD sur Internet. « C’était tellement moins cher qu’en magasin que j’ai décidé d’étudier de plus près ce modèle économique. Je pressentais qu’Internet allait devenir quelque chose d’énorme, et l’industrie de ! # % l’entertainment était si importante que j’ai décidé de me lancer dans ce business », explique-t-il.</P> <P>Les années suivantes ont été beaucoup plus complexes que prévu, THG frôlant à plusieurs reprises la banqueroute. Ce qui est le lot de tous les entrepreneurs autodidactes, comme il l’a souvent répété, par exemple à une conférence face à des startupers. « Dans les premières années, vous dormez dans un lit mouillé. Pas parce que vous êtes incompétent, mais parce que vous êtes angoissé, vous passez votre nuit à avoir des sueurs froides. » La lutte a été particulièrement acharnée puisqu’il a investi l’essentiel du patrimoine qu’il avait alors acquis en tant que directeur financier, environ 500 000 £ en partenariat avec John Gallemore, toujours à ses côtés.The Hut Group, créé en 2004, a dû opérer un virage radical trois ans plus tard, lors de la révolution de l’iPhone, qui a précipité la dématérialisation de l’accès aux biens culturels.

Comme Amazon.
Matthew Moulding a alors démontré sa formidable capacité à rebondir. La piste de la livraison de produits alimentaires a vite été abandonnée, en raison des délais raccourcis et du taux élevé de gaspillage. Les produits trop volumineux ont également été jugés non pertinents en raison du besoin de livreurs, et des coûts associés. Les produits de beauté sont naturellement apparus comme la parfaite opportunité. Concrètement, The Hut Group fait la même chose qu’Amazon, en mettant en valeur des marques et des produits sur ces plateformes, en organisant la livraison, moyennant une commission. La démarche de Matthew Moulding pourrait apparaître cynique et dépourvue de sens réel, mais le businessman est perçu à juste titre comme un bienfaiteur dans le nord de l’Angleterre, où son entreprise a toujours été et restera sans doute toujours implantée. Ce nord de l’Angleterre qui est beaucoup moins bien loti que le sud, avec un fossé qui n’a cessé de se creuser depuis les années Thatcher. « Nous comptons plus de 4 000 salariés actuellement, et nous en aurons probablement 6 000 en fin d’année », a-t-il affirmé au début de l’été. Une partie des salariés bénéfi-cie de 15% des actions de l’entreprise, un peu sur le modèle de la coopérative, qui est assez populaire outre-Manche. « Nous devons les tenir motivés et impliqués dans ce que nous essayons de réussir. Cela est même encore plus important que la concurrence. »

Estée Lauder en ligne de mire.
Moulding dit s’être laissé prendre au jeu de la beauté, et veut ouvertement concurrencer Estée Lauder, en créant son équivalent en version numérique. « Estée Lauder génère 12 Md$ de ventes. Personne ne l’imagine aujourd’hui, mais si nous pouvons atteindre la moitié de leur taille d’ici à trois, quatre ou cinq ans, ce serait fantastique. » Sans craindre de froisser les susceptibilités, avec une indélicatesse proche de celle du patron d’Uber, Travis Kalanick, Moulding va plus loin : « Si nous atteignons seulement 30% ou 40% des ventes d’Estée Lauder, ce serait déjà énorme. Nous ferions le double de leurs profits en court-circuitant les magasins et les boutiques. Les consommateurs seraient directement chez nous. » Une sortie qui rappelle la nature profonde de THG : celle d’une pieuvre à l’affût de la moindre opportunité, – le groupe a obtenu des banques 195 M£ (218 M e) de lignes de crédit pour financer prochainement de nouvelles opérations – et qui est appelée à continuer de bousculer les géants du e-retail dans les années à venir.

(*) Créé en 2004, THG compte près de 150 sites Internet et une trentaine de marques. Basé à Manchester, il réalise 70% de son chiffre d’affaires à l’international, dans près de 200 pays. Ses ventes globales ont progressé de 47% l’an dernier et atteignent 736 millions de livres (823 millions d’euros).

DES DATES CLÉS
1972 Naissance à Borne (Lancashire, Angleterre).
Début des années 1990 Études de comptabilité à la University of Nottin-gham puis expert comptable pendant huit ans chez Arthur Andersen.
1998 Directeur financier de 20 : 20 (The Caudwell Group).
2004 Création de The Hut Group avec John Gallemore. La société commercialise d’abord des CD.
2007 Vente de cosmétiques de marques sur Internet.
2009 Première acquisition avec Zavvi site marchand anglais de produits de divertissements.
2010 Rachat du site beauté Look Fantastic.
2017 rachats de Glossy Box et de la marque engagée Illamasqua.

JOHANN HARSCOET, A LONDRES

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