Maisons de composition : Des naturels sous haute surveillance

Plus que jamais, la question des approvisionnements durables, éthiques et avec des produits qualitatifs, est d’actualité. Tour d’horizon des enjeux et des stratégies de chacun des fournisseurs.

Dans le paysage actuel des fournisseurs de naturels, tous les modèles cohabitent. Les plus grosses maisons de composition, qui ont délaissé ce terrain au siècle dernier, y reviennent en cherchant avant tout à s’auto-suffire. Celles-ci gardent donc tout ou partie de leurs spécialités dites alors « captives » pour leurs clients. Et apportent ainsi aux marketers des éléments propices à faire rêver les consommateurs. Car peu importe la merveilleuse complexité de l’Ambroxan, en 2018, ils lui préfèrent des histoires d’iris ressuscités ou de bois chamaniques.
D’autres maisons, grassoises depuis des générations et axées uniquement sur le naturel, ont un business model inverse, en vendant presque toute leur production à l’extérieur. Encore faut-il distinguer celles qui fabriquent aussi des arômes. Elles leurs dédient alors leurs plus beaux extraits, bien avant la parfumerie. Ainsi, selon la taille de chaque société et son historique, la stratégie pour appréhender les problèmes des filières en difficulté diverge forcément. Sachant la complémentarité du naturel et de la chimie, il faut aussi rappeler les récents incendies d’usines, comme celle de BASF en Allemagne touchée dans sa production de citral et menthol, entraînant par ricochet une tension sur le menthol naturel, ou celle de Privi en Inde, gros producteur de dihydromyrcenol et d’iso E Super. À leurs manières, ces faits divers illustrent la surchauffe actuelle de notre industrie.
Une surchauffe mondiale. Du reste, cette croissance a logiquement une répercussion sur les filières traditionnelles : « Nous sommes entrés dans une ère où la demande est constamment supérieure à l’offre, avec des prix en augmentation inéluctable », souligne Dominique Roques, directeur des naturels chez Firmenich. Cela depuis l’explosion de l’aromathérapie, avec des géants américains dont les chiffres d’affaires dépassent le milliard de dollars. » Certains comme IFF, s’appuient sur leurs antennes grassoises, en l’occurrence LMR Naturals, pour peaufiner leur sourcing et catalogue réservés à leurs clients. Mais dans ce contexte tendu, même les acteurs les plus anciens comme Robertet consolident leurs acquis. « Nous nous appuyons sur nos partenaires historiques, comme pour la fleur d’oranger en Tunisie, qui font de la veille pour nous. Nos grandsparents travaillaient déjà ensemble, raconte Julien Maubert, directeur des matières premières. Par ailleurs, enregistrer aujourd’hui une nouvelle espèce botanique est très difficile, ne serait-ce en raison de la batterie de tests de conformité. Nous sommes plus dans l’amélioration des process, notamment avec la chimie verte. »
Dont acte avec une collection de poivres remis au goût du jour par la technologie du CO2, ou avec de nouvelles notes céréales, comme des extraits de graine de courge ou de sésame, issus du département arômes. Malgré tout, le grassois subit comme les autres la crise de la vanille de Madagascar, même si sa filière intégrée limite le risque de pénurie. « Mais lorsque le prix est multiplié par dix en trois ans atteignant les 660 dollars le kilo de gousses, à terme, la synthèse risque de remplacer le naturel et de tuer la filière », regrette Julien Maubert.

Construire des partenariats locaux durables. Face à de telles fluctuations, les poids lourds du secteur se sont organisés. « Depuis dix ans, nous avons un indice d’évaluation de risque pour chaque filière, explique Olivier Fallet, directeur des approvisionnements chez Givaudan. S’il est trop élevé, nous pouvons déplacer des cultures, ce qui s’est déjà fait auparavant : regardez comment la fleur d’oranger et le jasmin ont migré de Grasse vers le Maroc ou la Tunisie, puis en Égypte, Espagne ou Inde. Dans les filières sous tension, nous développons depuis dix ans des programmes locaux éthiques et durables. À Madagascar, via notre partenaire sur place, Henri Fraise fils, nous aidons les communautés qui travaillent pour nous, par exemple en finançant des écoles ou en aidant à cultiver le riz… Avec eux, nous produisons aussi du clou de girofle. »
Chez Mane, la solution pour exploiter la vanille malgache malgré les trois années de mauvaises récoltes et la flambée des prix, passe aussi par des investissements locaux. « Nous payons le prix fort, mais ces liens avec du personnel sur place nous assurent suffisamment de quantité et qualité, car lors des pénuries, certains fermiers sont tentés de faire mûrir trop vite les gousses. À côté, nous développons aussi du vétiver et du géranium Bourbon. Ce dernier, plus rosé que celui d’Égypte, est très intéressant », explique Cyril Gallardo, directeur ingrédients EMEA de Mane. Autre nouveauté malgache mise au catalogue, le Gnidia daphnifolia, petite fleur aux inflexions violette-tubéreuse, contenant aussi naturellement du maltol. La société du Bar-sur-Loup est par ailleurs allée chercher du côté du Cameroun pour proposer la four corners, une gousse dont le résinoïde présente des facettes fruitées, gourmandes et liquoreuses.
Sur les filières en surchauffe, d’autres, comme Albert Vieille, préfèrent retirer la matière de leur catalogue. « Nous n’achetons plus de vanille malgache depuis trois ans pour ne pas alimenter la spéculation, tout comme le bois de rose, surexploité », précise Bruno Campana, directeur du sourcing. Nous nous recentrons sur notre coeur de métier de producteur et transformateur de ciste laudanum, de gommerésine et de concrètes de fleur… tout en revalorisant les filières qui subissent de nombreuses pressions (changement climatique, pénurie de main-d’oeuvre agricole, fraude, spéculation…). Exemple, avec le NRSC (*) dont nous sommes membre fondateur, nous aidons les producteurs de styrax au Honduras, en oeuvrant pour la reconnaissance de leurs savoir-faire, pour l’accès aux forêts, un prix plus juste, l’installation de panneaux solaires, ou la mise en place d’une traçabilité jusqu’à l’arbre : c’est un travail de longue haleine. »
En Provence, Albert Vieille développe également ses propres filières agricoles comme la rose centifolia bio depuis quatre ans, pour son eau de rose, l’un de ses produits historiques ou de l’absolue cire d’abeille, acheté directement aux apiculteurs à prix équitable.

Revaloriser les métiers. Le juste prix… un terme qui revient dans la bouche de tous les intervenants. « On peut invoquer les dérèglements climatiques ou les conflits politiques pour justifier la fragilité de certaines filières ; mais il y a un phénomène de rattrapage de prix artificiellement bas dans des zones où la main-d’oeuvre ne coûtait rien, estime Dominique Roques, directeur des naturels chez Firmenich. Si on veut continuer nos métiers avec de beaux produits, il faut accepter de revenir à des chaînes de valeur : que doit recevoir le paysan pour continuer à bien faire son travail ? Et le distributeur, le producteur ? Car si le grand public est désormais très sensibilisé aux conditions de vie du fermier, il n’a aucune idée du sort de celui qui extrait la matière. À nous de faire émerger des producteurs de demain, et de développer partout des échanges durables, éthiques. »

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