La tubéreuse en état de Grasse

Cette fleur blanche de la palette naturelle a signé un retour remarqué dans plusieurs grands lancements de parfums. Une véritable signature pour un jus qui pousse certains acteurs à avoir leur propre champ.

Quel exercice difficile que celui d’apprivoiser la tubéreuse dans une composition ! Comme un jasmin, cette petite fleur blanche exhale un parfum sensuel, puissant, un peu animal et enivrant. « Il suffit d’en mettre très peu pour avoir un effet », souligne Olivier Polge, parfumeur de la maison Chanel. Celui-ci a choisi d’en faire l’une des principales signatures de Gabrielle, le dernier grand féminin de la marque, au milieu d’un imposant bouquet composé de jasmin d’Egypte, de l’ylang et de la fleur d’oranger.

La maison de la rue Cambon à Paris n’a pas été la seule à miser sur la tubéreuse récemment. Ainsi, chez Hermès, Christine Nagel l’imagine lumineuse dans un univers pétillant. Même idée chez Guerlain, ou le duo Thierry Wasser et Delphine Jelk tentent une Joyeuse Tubéreuse dans la collection l’Art et la matière, et expriment l’idée de la fleur fraîchement cueillie. Enfin, lorsque Alessandro Michele briefe Alberto Morillas (Firmenich) sur ce qui sera Gucci Bloom et qu’il évoque un jardin en ville, le parfumeur voit rapidement un bouquet floral blanc avec du jasmin Sambac et de la tubéreuse.



« Pour moi il s’agit d’une fleur un peu dangereuse, raconte le maitre-parfumeur. Elle a deux facettes principales : une florale narcotique et envoutante, une autre terreuse et un peu grasse. » Si dans Gucci Bloom, le jardin opulent est plutôt apporté par le jasmin, la tubéreuse et sa connotation verte fraîche y contribuent aussi. « Le résultat est luxuriant, très sensuel », assure Alberto Morillas, qui voulait se détacher des grandes tubéreuses de la parfumerie, « et de leur côté très animal ».

En effet, si le marché fleurit de propositions fraîches, la tubéreuse s’est historiquement distinguée dans des compositions capiteuses et animales. Fracas de Robert Piguet, un classique de 1948, est la référence absolue : une véritable overdose qui exploite toutes les facettes de la fleur. Des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, la tubéreuse aura été épisodiquement exploitée, avec plus ou moins de succès par les marques. On se souvient encore de Poison de Christian Dior (1985), Amarige de Givenchy (1991), Tubéreuse Criminelle de Serge Lutens (1998) …

Elle est l’une des rares fleurs de la palette naturelle. Originaire du Mexique, la polianthes tuberosa (1) est une plante herbacée qui a été cultivée en France, à Grasse, avant de disparaître. Les variétés les plus couramment utilisées viennent souvent d’Inde, ou d’Égypte, du Maroc ou encore des Comores. Fleurissant du début de l’été jusqu’à l’automne, elle a besoin d’eau et de chaleur pour s’épanouir. Une fois cueillie, elle est traitée par extraction aux solvants volatils pour obtenir une concrète (4), puis un absolu. Le résultat est une matière indolée comme peuvent l’être les fleurs blanches, avec des notes animales, crémeuses…

Si la tubéreuse est autant d’actualité, ce n’est pas seulement parce qu’elle est dans des parfums. C’est aussi parce que la culture de la fleur a fait son retour dans le bassin méditerranéen. En effet, c’est très exactement à Pégomas, près de Grasse, que la fleur s’épanouit sur près 1,5ha (170 000 bulbes par hectare) depuis 2011, sous la surveillance de la famille Mul et des équipes de Chanel (5, Joseph Mul et Fabrice Bianchi, entourant Olivier Polge). Depuis 1987, les deux sociétés ont noué un partenariat, assurant ainsi l’héritage du patrimoine de la région grassoise. À ce jour, dans les champs de Chanel poussent du jasmin, de la rose, du géranium et, depuis peu, de l’iris.

Gabrielle de Chanel est la première fragrance à intégrer de la tubéreuse de Pégomas, une variété qu’Olivier Polge ne voulait pas  « exotique ». Elle est l’objet de nombreuses attentions tout au long de l’année : du débulbage de novembre à décembre (les bulbes sont arrachés, mis à l’abris, nettoyé et dédoublé), à la plantation, jusqu’à la cueillette très précautionneuse. « Ce sont nos meilleurs cueilleurs qui travaillent dans les champs de tubéreuse », confie Fabrice Bianchi, directeur de l’exploitation (2 et 3). C’est avec un traitement d’exception que cette diva donne le meilleur.



 

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