Dossier olfaction : Un grand coup de frais

© Bronwyn Kidd/Getty Images

Montée en puissance des colognes sophistiquées, effets glaçons chez les hommes, fleurs embuées de rosée chez les femmes, une vague de froid a déferlé sur les parfums de cette année.

Faut-il voir dans le rachat d’Atelier Cologne par le groupe L’Oréal la consécration du genre ? En tous cas, en 2017, un grand courant d’air souffle sur toutes les catégories, y compris les féminins. « Dans un contexte politique et social de plus en plus violent, on observe un vrai regain d’intérêt pour des plaisirs simples et authentiques, ainsi qu’un besoin de re-connexion avec la nature jusque dans les parfums » observe Maryline Bonnard, chef de projet au Musc & la plume.

Pour les femmes, cela passe par des notes florales douces comme les note florales-ozoniques de White Tea d’Elizabeth Arden, le muguet perlé de rosée revendiqué dans Miu Miu L’Eau Bleue ou encore les éditions limitées Garden Lilies ou Blue Hyacinth de Jo Malone. Les effets verts et les notes muguet sont aussi l’aboutissement de la recherche pour remplacer le lilial.

« Après deux décennies de parfums abstraits, on revient aussi à des sillages moins complexes et plus figuratifs, notamment avec des inflexions aquatiques, des notes de sève verte et de pétale mouillé, ajoute Pierre Bisseuil, directeur de recherche chez Peclers. C’est le retour d’un certain romantisme lié à une nature poétique et paisible, avec laquelle le corps humain se fond ; le philosophe Bernard Andrieu décrit parfaitement cette notion de Cosmose dans son dernier ouvrage ». Dans cette veine naturaliste très verte, citons Sur L’Herbe de l’Artisan Parfumeur, Déjeuner à la Campagne de Guerlain, Mes Fleurs de Tulipes de Jean-Michel Duriez ou Eau des Vignes de Caudalie… Même The Body Shop allège son thème initial de verdure fruitée et croquante dans  White Musk L’Eau.

Air frais et eaux douces.

Dans ce contexte d’une nature sublimée, les éléments deviennent les nouvelles égéries. Au printemps dernier, les flacons ont vu la vie en bleu azur quand leurs sillages distillaient des notes d’air pur et d’eau douce. Sans doute en écho aux cosmétiques anti-pollution, de nombreuses éditions printanières invitaient à respirer à plein poumons, comme Sky di Gioa d’Armani pour qui le ciel prend une senteur florale hespéridée avec un accord pivoine. FlowerBomb Bloom chez Viktor&Rolf, lequel revendiquait carrément en cœur une molécule inspirée d’un headspeace au sommet des montagnes.

Et bien souvent l’air se mêle à l’eau douce, avec la Tranzluzone et les autres Cascalone, rebattant les cartes du genre aquatique, désormais délesté de son effet varech. L’Eau Pure d’Issey Miyaké illustre ce renouveau, tout comme l’Eau des Merveilles Bleue d’Hermès, Au fil de l’Eau de L’artisan Parfumeur ou même Aqua Célestia chez Francis Kurkdjian.

Des masculins éclaboussés.

Cette nouvelle vague marine touche aussi les parfums pour hommes, toujours en quête de fraîcheur avec néanmoins une mer apaisée, moins iodée, avec juste une allusion océanique pour garder sa force symbolique. Ainsi, Bulgari corse son Aqua pour Homme Atlantique d’une légère facette marine, L’Eau Majeure de Issey Miyake marie une eau claire à du bois de cachemire, Solarissimo Marettimo Azzaro évoque les rivages méditerranéens ensoleillés, quand Only the Brave High, Diesel s’allège d’une fraîcheur minérale.

Et pour amplifier les sensations fortes, plusieurs parfums parient sur l’effet frisson de la menthe, comme l’explicite A Men Kriptomint de Mugler, la version Eau Fraîche de Gentlemen Only chez Givenchy ou encore Hugo Iced de Boss et Le Mâle Superman Eau Fraîche de Gaultier. « On a senti beaucoup de menthe associée au citron, ce qui  est malin pour déclencher la petite madeleine de Proust du Mojito. Car ce cocktail est devenu l’apéritif préféré des Français en été », souligne Aurélie Dematons. « Ce renouveau de la fraîcheur est aussi une alternative aux boisés ambrés qui perdent du terrain », ajoute-elle.  Avec une montée en puissance des colognes sophistiquées, ultra-facettées à la tenue travaillée, comme les cinq Extraits de Cologne de Roger & Gallet, plus concentrée que les fragrances habituelles de la marque, ou même que de nombreux parfums de pharmacie. Même remarque en mass market avec la collection des Cologne Merveilleuses de Bien-Etre, qui se rapproche beaucoup des versions sélectives. Sidonie Lancesseur et Michel Almairac (Robertet) ont travaillé des qualités supérieures de matières premières pour accentuer le sillage des trois compositions.

Une pincée d’aromates et d’épices.

Et pour cet exercice de style, les parfumeurs retrouvent le chemin de la cuisine grâce entre autres aux salicylates mimant la brise estivale, mais aussi aux poivres, cardamome et autres baies roses. Les épices, surtout froides, ont le vent en poupe.  « La fraîcheur reste universelle, mais si on la corse, les hommes en raffolent, particulièrement dans les eaux de Colognes qui évoquent la friction ou la claque virile », reconnaît Jean-Christophe Hérault (IFF), auteur de Hot Cologne de Mugler. Celle-ci pimente sa base aromatique de café vert, cardamome et de gingembre. Fortes de nouvelles extractions à basse température ou résultats d’infusions high-tech, les épices ont le vent en poupe, idéales pour donner du caractère à un sillage mixte. La parfumerie de niche en use (et abuse parfois), comme cette pointe de cannelle délestée de toute impression vintage sentie dans Bourreau de Fleurs de Lutens, ou dans le luxueux Patchouli Sublime de Nicolaï), ou encore Noir Aphrodisiaque chez Kilian. Mais de niche, les épices se saupoudrent de plus en plus dans le mainstream car avouons qu’elles n’ont pas leur pareil pour conférer de la naturalité.

Outre les baies roses, qui signent bien des parfums féminins de Firmenich ou encore la version sport de Dior Homme, cardamome et poivre noir montent au créneau, comme dans Cerruti 1881 Signature, épicé boisé brûlant, ou le sobrement nommé Mon Poivre de Fragonard (collection Tout ce que j’aime), rehaussant joliment le cœur de violette et angélique. « Le poivre noir est utilisé depuis toujours en parfumerie, explique son auteur Céline Ellena, mais on avait du mal à trouver de bonnes qualités de traitement. Avec ces nouvelles méthodes d’extraction, c’est presque un nouveau produit ! » Quant au gingembre, il pourrait être élu « ingrédient de l’année », présent aussi bien dans les féminins (Twilly d’Hermès), les masculins (Only the Brave High Diesel), que les mixtes, (CK One Summer, Concrete Comme des Garçons). Bref, encore une singularité de 2017 qui donne un coup de frais. 

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