Camillo Pane : « Agile et rapide : nous voulons travailler comme une start-up »

© Barry Willis

Le géant de la beauté souffle sa première bougie et Camillo Pane, CEO à la tête du nouveau Coty dévoile sa vision du groupe. Entre la création d’une culture commune et la fondation des valeurs d’entreprises, les piliers sont en place pour servir les ambitions du groupe.

Un an après la fusion avec les marques cédées par P&G, quel est votre bilan ?

Camillo Pane : Il est juste de dire que l’année a été chargée et qu’une grande transformation de l’entreprise a déjà été amorcée. Ma vision pour Coty repose sur trois grands piliers : donner vie à notre mission – qui est de célébrer et libérer la diversité de la beauté,  engager autour de notre grande cause sociale et bâtir une culture commune forte. Nous sommes le 3ème groupe sur le secteur beauté, mais avons l’ambition d’en devenir à terme le premier. Cela implique pour y arriver de penser différemment, de challenger les conventions et de refuser le statu quo.

Comment avez-vous défini votre cause d’entreprise ?

C. P. : En nous posant les questions suivantes : pour quelles raisons est-on fiers de travailler pour Coty ? Quel impact voulons-nous avoir sur la société dans son ensemble ? Nous avons consulté nos collaborateurs, via des ateliers et des forum en ligne pour les associer à la définition de notre nouvelle cause, qui est de lutter contre les préjugés, mise en place avec Global Citizen, une organisation militante et digitale. Il y a derrière cette idée le fait de pouvoir se réaliser pleinement, de n’être réduit à aucune étiquette, et de mettre en avant la diversité des individus dans leur authenticité. Cela se traduira par des actions collectives, mais aussi dans nos campagnes de marques, comme le montrent déjà Gucci, COVERGIRL ou Sally Hansen ; qui incarnent bien cette ambition de renouveler les codes parfois stéréotypés de la beauté. 

La beauté inclusive est un sujet dont on parle de plus en plus…

C.P. : En effet, et nous avons commencé à travailler sur ce thème il y a déjà plus de deux ans, lorsque nous nous sommes posé la question de ce que nous voulions être. Nous voulons devenir le champion de la diversité et de l’expression de soi, et dépasser les préjugés de tous ordres, qu’ils soient liés par exemple au genre, au handicap, ou encore à l’orientation sexuelle pour ne citer que ceux-là. Ces diversité se reflète dans notre organisation, puisque – par exemple, il y a 56% de femmes chez Coty. En un mot, nous voulons être reconnus comme porteur de l’idée d’inclusion radicale. Je crois personnellement que le fait d’être entouré de gens différents est une source d’inspiration et fait de moi un meilleur dirigeant. Ces valeurs font aussi de Coty une entreprise citoyenne qui comprend mieux le consommateur. 

Cette grande cause est aussi une façon de rassembler deux entreprises aux cultures différentes ?

C.P. : Il a fallu bâtir une nouvelle culture d’entreprise, en s’appuyant sur le meilleur des deux entités. Nous avons intégré des collaborateurs aux cultures différentes, mais nous avons découvert lors de la formation du nouveau Coty que même si les chemins empruntés jusqu’ici étaient différents, la direction vers laquelle nous voulons aller est la même. Coty, c’est un état d’esprit différent et une grande responsabilité confiée à chacun. J’encourage par exemple tous les collaborateurs du groupe d’agir comme si c’était leur propre entreprise. Nous avons la volonté d’aller plus vite, d’être plus agiles.

L’intégration se fait-elle dans les temps ?

C.P. : Oui, nous ne sommes encore qu’au début de cette aventure. Jusqu’à il y a deux mois nous dépendions encore de plusieurs systèmes de P&G, dont nous sommes à présent totalement sortis. En un an toutes les marques acquises sont passées dans les systèmes Coty, dans plus d’une centaine de pays. C’est une remarquable prouesse réalisée par les équipes, au regard de l’incroyable complexité d’une fusion comme celle-ci.

Pourquoi conserver le nom de Coty ?

C.P.: François Coty était un visionnaire et un entrepreneur de génie, qui, en fondant Coty en 1904, a bouleversé les codes établis pour devenir en quelques sortes le père de la parfumerie moderne.. Son nom, ainsi que son héritage, restent associés à des valeurs d’innovation que nous partageons et prolongeons sous des formes nouvelles. C’est donc un trésor considérable, surtout dans ce groupe où plusieurs de nos marques portent le nom de celui ou celle qui a réinventé sa catégorie, comme Eugène Rimmel avec la mise sur le marché du mascara non toxique, de Max Factor qui a utilisé le terme de make-up pour la première fois, ou encore Wella qui a créé le segment de la coiffure professionnelle. Aujourd’hui nous sommes tous les fondateurs de ce nouveau Coty. 

Comment ces héritages vous influencent-il ?

C.P.: Cet esprit entrepreneurial que nous perpétuons est essentiel. Parmi nos valeurs, nous avons celle de travailler avec un état d’esprit de start-up, ce qui à première vue peut se révéler un défi lorsque l’on est une entreprise qui pèse 9Md$ et rassemble plus de 20 000 collaborateurs. L’idée n’est donc pas d’être une start-up mais plutôt de s’inspirer de son modèle, en favorisant une meilleure autonomie des équipes, en posant les bonnes questions et être rapide dans la prise de décision et en réduisant les délais et les procédures par rapports aux acteurs de notre taille. Un projet lancement produit au Mexique a pu être mis sur pied en seulement six mois, contre un délai classique de 18 à 24 mois en général. La capacité à innover rapidement est devenue critique sur nos marchés de la beauté, notamment en coloration ou dans le maquillage.

Sur quels leviers vous appuyez-vous pour aller plus vite ?

C.P. : Nous avons fait le choix d’avoir certaines compétences en interne, comme cela s’est traduit avec l’acquisition en 2015 de l’agence digitale Beamly. De même, la création de notre filiale chinoise en propre en seulement quelques mois, ou encore l’intégration de Burberry sont de bons exemples de prises de décisions et d’exécutions rapides. Quant à l’innovation, nous disposons d’un outil industriel puissant et souple à la fois, alliant capacités de production interne et des partenaires externes.

 

 

 

L’acquisition de Beamly vous a donné un coup de pouce digital ?

C.P. : C’est en effet un signal fort de nos ambitions sur ce terrain et de notre capacité à penser différemment. Il y a un an j’ai fait du digital l’une de nos grandes priorités pour le groupe. Nous allons désormais bien au-delà des campagnes digitales classiques, pour travailler de manière intégrée le e-commerce, le social, les influenceurs et les médias. En conséquence, nos investissements digitaux augmentent de manière significative. Il y a aussi beaucoup d’innovations dans ce domaine, comme l’application Clairol pour trouver la bonne nuance de coloration, le Facebook Lens sur Gucci Bloom ou le diagnostic personnalisé capillaire de System Professional. Nos marques deviennent « digital first », c’est-à-dire pensent d’abord digital et mobile, car les nouvelles générations de consommateurs sont nées dans cet environnement et interagissent au quotidien avec ces outils. 

Quid des marchés émergents ?

C.P. : C’est un focus pour nous avec un fort potentiel de développement. Si ces marchés dits émergents ne représentent à date que 25% de notre business, la fusion avec les marques de P&G beauty nous a déjà permis d’accroître significativement notre présence dans ces régions à fortes croissance. Un autre exemple est le rachat d’Hypermarcas, qui a renforcé nos positions au Brésil. Idem pour la Chine, qui était pour nous un marché de distributeurs, et où notre nouvelle filiale en propre affiche déjà de très bonnes performances. Je suis aussi heureux du lancement de notre marque de soin philosophy, avec l’ouverture d’une boutique à Shanghai et une présence forte sur le réseau social chinois T-Mall. De nombreuses marques de mode avec lesquelles nous travaillons sont également très appréciées des consommateurs asiatiques, comme Gucci, Miu Miu ou encore Burberry. 

Mais vous êtes un groupe essentiellement de parfums, ce qui n’est pas le fort du marché asiatique…

 C.P.: C’était le cas quelques années en arrière mais le marché asiatique change aussi sur ce point. La pénétration des parfums en Chine est encore faible, mais elle progresse avec la jeune génération. De plus, le travel retail asiatique en est pleine croissance. La couleur et le soin sont les segments qui progressent le plus vite, mais le parfum profite aussi de ce boom.

Quelle est votre position sur les boutiques en propres ?

C.P.: Nous en avons, avec Bourjois et philosophy, qui ont déjà des adresses en place. Ensuite nous travaillons au cas par cas : cela va dépendre de la stratégie de chaque marque, et peut se révéler pertinent pour certaines, mais pas pour d’autres.

Comment voyez-vous Coty dans cinq ans ?

C.P. : D’abord, je crois que notre mission de célébrer et libérer la diversité de la beauté va, sans aucun doute, être notre plus grande source d’inspiration, pour proposer une vision différente de la beauté à des millions de consommateurs à travers le monde. Dans 5 ans, nous au aurons transformé notre entreprise en profondeur, en faisant vivre nos valeurs. Coty sera une entreprise de choix pour les talents qui partagent notre vision de la beauté et notre esprit entrepreneurial de challenger.  Nous aurons achevé notre mutation digitale, avec le e-commerce et la conversation en ligne permanente avec nos consommateurs. Quand je vois le chemin parcouru en un an, je suis absolument confiant dans notre capacité à réaliser cette vision rapidement.   

Quelle entreprise, hors du secteur de la beauté, vous inspire ?

C.P.: Je dirais Tesla, qui a eu cette capacité à faire la différence et à prouver que l’on pouvait changer une industrie aussi installée que l’automobile, que l’on dit difficile à réinventer. Tesla a réussi à faire cohabiter le concept de luxe avec celui des voitures électriques, du jamais vu avant la vision d’Elon Musk. C’est toute l’attitude du consommateur face à cette industrie qui a été profondément transformée, témoignage d’une capacité hors norme d’innovation pour réinventer une catégorie en profondeur.

 

 

1994 : démarre sa carrière chez Kraft 1996 : intègre les équipes marketing de Reckitt- Benckiser 2003 : devient Global Category Director pour Air Wick 2007 : prend la direction générale Healthcare de Reckitt-Benckiser UK 2011 : Senior Vice President, Global Category Officer Consumer Health de Reckitt Benckiser 2015 : rejoint Coty comme Executive Vice President, Category Development 2016 : nommé CEO

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