Rendues muettes par la vague hygiéniste des années quatre-vingt – quatre-vingt-dix, les notes animales s’immiscent à nouveau dans les formules, mais en version plus douce.

  Toujours en avance d’une tendance ou d’une mode, d’une audace parfois, Mugler signe le retour de l’animalité dans la parfumerie sélective. La divine bestialité dans Aura, construit sur une colonne vertébrale végétale-orientale ? L’huile essentielle de liane fauve, plante médicinale de la pharmacopée chinoise, découverte par Firmenich, la gousse de vanille bourbon aux notes boisées-cuirées assez dark et le wolfwood, captif Firmenich aux inflexions boisées et résineuses et au drôle d’effet « fourrure ». Il n’est pas si courant de découvrir de nouveaux naturels, encore moins des naturels aux inflexions animales. Cette liane fauve et ses notes phénoliques âpres (goudron, bois brulé) est une vraie découverte et un joujou fascinant pour le parfumeur. Alors le parfum serait-il de nouveau d’humeur fauve ? Surfant sur la notion « d’ensauvagement », cette aspiration à communier de plus près avec la nature (le défilé printemps-été 2018 de Chanel avec son décor luxuriant de jungle et de cascades le démontre), avec davantage de vérité, la parfumerie est tentée de revenir aux sources instinctives du parfum. « Conformément à ce qui se passe dans la mode (refus de Photoshop et de l’image truquée ou fabriquée), l’industrie du parfum se passionne pour la matière brute, moins nettoyée et aseptisée », analyse Pierre Bisseuil, directeur de recherche chez PeclersParis. L’extraction au CO2 Supercritique, en passe de devenir la norme, va dans ce sens de vérité de la matière (on extrait à froid donc sans endommager la biomasse et en restituant la totalité de ses caractéristiques). Résultat de cette opération vérité : on assume la facette animale et « sale » de la fève de cacao brute, sombre et cuirée (Noir Aphrodisiaque By Kilian), la vanille se fait plus « noire » et un peu moins gourmande (Just Rock ! For Him Zadig & Voltaire) et les notes épicées plus rugueuses (Azzaro pour Homme édition noire et son sillage incandescent de cumin aux notes animales).

À la recherche d’une néo-animalité.

Certes, Muscs Koublaï Khan Serge Lutens (1998), brulot hyper-sexy où civette, castoréum et ambre gris – notes animales historiques – se font du rentre-dedans, est déjà bien loin. « Les notes animales donnent le fond « belle parfumerie », mais ça peut aussi sentir la parfumerie à voilette et à chapeau », selon Pierre Aulas, directeur olfactif de Mugler. C’est la raison pour laquelle l’industrie cherche de nouvelles expressions d’animalité un peu partout. C’est le cas de la pierre d’Afrique (l’hyraceum de son nom scientifique), urine cristallisée produite par le daman, un petit mammifère d’Afrique du Sud, qui a une odeur fécale et animale proche du castoréum, est une de ces voies. « La mode est plutôt aux notes animales douces », selon Fabrice Pellegrin, parfumeur responsable des naturels chez Firmenich. « Une animalité suggérée, pas corporelle », ajoute Karine Lebret, responsable de la cellule olfactive de l’Oréal. « Mais l’animalité moderne ne se trouve-t-elle pas dans le végétal ? », s’interroge Sophie Labbé, parfumeur chez IFF. De fait, le compositeur peut jouer avec le cumin (effet transpiration), la fleur d’osmanthus (facettes olive noire, cuirée), la graine de sésame (cuirée, bois brûlé), la sauge (facette costus), la violette feuille (effet cuiré) et le bourgeon de cassis (inflexions soufrées). Et que dire des facettes laiteuses, mais aussi  « semence » de certaines  qualités de santal ? Il ne fait aucun doute que la parfumerie indépendante ose davantage de bestialité. Sensuel et épicé, Iris Fauve Atelier des Ors, convoque iris, patchouli, cypriol, ciste et le liatrix (buisson de Californie à l’odeur de foin et de tabac) pour s’adresser à notre animalité profonde. Illustration parfaite de ce désir d’animalité, Celluloid Aæther, parfum composé autour du patchouli, du clearwood et de l’ambre gris. Mais la parfumerie sélective n’est pas en reste. Dans L’Extase Rose Absolue Nina Ricci, le cèdre Atlas associé à la rose de Taïf introduit fait rugir de plaisir ce parfum de désir. L’accord-vanille-cannelle de Pure XS Paco Rabanne renifle dans cette direction-là également. Dans la collection Les Absolus d’Orient dédiée au marché du Moyen-Orient, Oud Essentiel Guerlain, une rose safranée baignée de oud. Autre exemple : Splendid Wood Le Vestiaire des Parfums YSL, boisé épicé animalisé de la tête au fond par le safran, le jasmin sambac et le cypriol. Au fond les facettes animales servent probablement à ré-humaniser le parfum comme elles servaient autrefois à apporter ce liant entre le parfum et la peau (fondamental pour que le parfum devienne une partie de soi et pas un habit), et marquent le retour – encore timide, mais réel – d’une sensualité plus charnelle dans la parfumerie.







                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    









Oud moodNote résinée, fumée et balsamique désormais totalement installée et assumé par le marché, le bois de oud s’affirme comme une des principales notes animales (et perd peu à peu cette référence au Moyen-Orient). L’Agarlaos DM (Firmenich), une coextraction, revendique ses facettes très « biquette », roquefort même, assez dures et brutes. La société suisse joue volontiers sur les différentes qualités (le oud Assam venu du Bangladesh, et ses inflexions  « babouche », est davantage dans la tendance des notes animales plus douces) et les types d’extraction : « Nous avons développé un captif appelé SantOud FirBest, une coextraction de santal et de oud qui possède des caractéristiques animales mais aussi douces et lactées », explique le parfumeur Fabrice Pellegrin. L’objectif étant de proposer une animalité à la fois plausible et admissible, acceptable.

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