Le parfum s’offre une cure de vitamines

La première fois, ça a été un choc. 1919 : la pêche  de Mitsouko Guerlain fait soudain entrer le fruit dans la parfumerie. Cette note provient de molécules appelées les lactones, dans ce cas précis l’aldéhyde C14, qui apportent un moelleux précieux aux parfums. Puis sous l’influence des toiletries, notamment les gels douche qui contiennent la fameuse pomme Oliffac IFF, le fruit commence à coloniser nos goûts olfactifs. Et les succès successifs de Trésor Lancôme (pêche-abricot), d’Angel (note fruit de la passion) et de J’Adore Dior (accord pêche-prune-ananas) dans les années 1990 réinstallent le fruit au cœur des formules. Sans oublier le très beau Calyx (Prescriptives en 1987 relancé par Clinique en 2013) signé Sophia Grojsman (IFF et ses notes de fruits exotiques : mangue, goyave, papaye) qui a marqué les esprits. Depuis, les notes fruitées n’ont plus jamais quitté les flacons et elles nourrissent de plus en plus l’inspiration du parfumeur. « Depuis le début de l’année 2017, on compte 22 parfums qui présentent, pas seulement une facette, mais une overdose de notes fruitées », analyse Isabelle Ferrand, directrice de Cinquième Sens. Plus étonnant, cette attirance concerne indistinctement la parfumerie mainstream (Black Opium Floral Shock YSL, La Vie est Belle Bouquet de Printemps Lancôme) ou alternative (Aqaysos, Pierre Guillaume, Double-Fond Jean-Michel Duriez ou L’Eau Dominotée Diptyque). Et l’appétence pour les fruits touche désormais le monde entier : les Européennes et les Américaines bien sûr, mais aussi les Asiatiques ne jurent plus que par une bonne cure de fruits.

 

L’extrême modernité du fruit.

« Heureusement que la parfumerie moderne a inventé les fruits : grâce à leur caractère vitaminé et sain, ils modernisent des notes classiques », assure Aliénor Massenet chez Symrise. Rien de tel qu’une note fruitée pour accompagner une rose ou une tubéreuse classiques comme la tubéreuse lactonique qu’elle a utilisée dans Marfa Memo. Avec l’intrusion du jasmin lactone — et son petit côté lait de figue ou lait de coco— dans la formule de la Tubéreuse de Madras chez Boucheron, Christophe Raynaud (Firmenich) donne une floralité aérienne à cette fleur un peu stricte et austère sans lui retirer de sa noblesse. Les fruits, avec leur caractère impertinent et insouciant, sont devenus la signature des parfums pour jeunes filles. En grandissant, ces jeunes femmes continuent à succomber à la pomme ou la framboise, y voyant peut-être un nouvel élixir de jouvence. Ça tombe bien : l’étal du maraicher – ou plutôt l’orgue du chimiste –est infini : fruits rouges, fruits jaunes, fruits d’eau ou exotiques. Entre la framboise, la mirabelle,  la poire, le litchi… tout est possible. Lorsque Firmenich s’appuie sur les arômes alimentaires pour enfanter de nouveaux ingrédients fruités (un melon de Cavaillon, le pitanga originaire du Brésil, le kiwi) sous la forme d’une collection d’une cinquantaine de bases baptisée « Smell The Taste », l’idée est de retrouver l’odeur du fruit, mais aussi sa texture. « La chimie a tellement progressé qu’on peut donner au fruit croustillance, effet confit ou juteux selon les besoins et les envies », ajoute Christophe Raynaud.

 

La tendance corbeille de fruits.

Qu’on le veuille ou non, la parfumerie d’aujourd’hui exige caractère et puissance. Il se trouve que les notes fruitées apportent cet impact – en tête, en cœur et en fond – dont les compositions ont besoin pour sortir du lot. Le secret de cette puissance ? Les butyrates (du mot grec signifiant beurre). « Ces notes intestinales, un peu sales, très difficiles à manier ont une efficacité redoutable : elles donnent puissance et couleur aux parfums », ajoute-t-il. Comme il l’a fait avec la fleur, le parfumeur aime brouiller les pistes en « floutant » le fruit jusqu’à le rendre abstrait. La tendance est de moins en moins au mono-fruit un peu trop figuratif. Les parfumeurs recherchent un effet  « corbeille de fruits » comme celui qu’apporte par exemple le Cosmofruit (IFF), molécule captive aux intonations de coing, de tarte Tatin, de noisette, de safran, d’une grande complexité. C’est la même chose avec le Sultanene, molécule issue des labos de Symrise aux inflexions ananas-prune-poire dans l’esprit « bonbon Kréma », qui ajoute du volume et de la richesse à n’importe quel accord floral ; c’est aussi le cas du Spicatanate – si puissant qu’il en devient difficile à manier – qu’on retrouve dans la nouvelle base De Laire baptisée Rouge Groseille DL à laquelle il donne cette belle inflexion juicy qui ferait saliver n’importe qui, même un blogueur parfum programmé pour détester ces notes-là.  

 

Un fruit plus vrai que nature.

Gorgés d’eau, les fruits ont des arômes bien trop dilués pour être utilisés en parfumerie sous forme d’essence ou d’absolu. Voilà pourquoi la chimie aide à la reconstitution de la plupart des notes fruitées. Mais si la synthèse a fait des merveilles, on oublie bien souvent qu’il existe de belles notes fruitées naturelles : extrait de bourgeon de cassis, davana, buchu (huile essentielle aux facettes mentholées et bourgeon de cassis), tagette (facette pomme), osmanthus (confiture d’abricot), essence de magnolia fleur (facettes pêche et abricot). « Parmi ses multiples qualités, le fruit n’est pas sexué », constate Jean-Christophe Hérault, parfumeur chez IFF. Si chez les hommes, c’est la pomme qui demeure la référence absolue, un nouveau fruit a fait récemment son apparition : le maninka, originaire d’Afrique du Sud, que IFF a mis dans The Scent Hugo Boss. Avec ses tonalités fruit de la passion, rhum, lavande, gingembre, il développe une odeur chaude et sensuelle qui sent bon l’Afrique. Si le fruit, plus vrai que nature, a envahi la palette du parfumeur, c’est que la chimie a permis d’exprimer la vérité de sa naturalité. Un fruit beau, chic, plus vraiment lourd ou sticky. Un fruit assez élégant pour qu’on puisse l’assumer dans Superstitious de Frédéric Malle aux inflexions pêche-abricot ou Mademoiselle Rochas, illuminé par des notes cassis, groseille, mûre et pomme d’amour verte.

Escada, tutti fruttiS’il est bien une marque qui a fait du fruit son obsession, sa passion, son ADN, c’est Escada (Coty Luxury). Pour les vingt-cinq ans de ses collections éphémères estivales (lancées chaque année en février-mars comme un rituel), la marque créée par l’ancien top modèle suédois Margaretha Ley, propose cette année Fiesta Carioca et son accord succulent fruits de la passion-framboise en tête, qui réussit à capturer toute l’exaltation de l’été. Parmi ces compositions intrépides, on se souvient de Chiffon Sorbet (1993), de Island Kiss (2004), Ocean Lounge (2009) ou Born in Paradise (2014), de leur parfum exubérant et de leurs couleurs vives. 

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