Fabrice Pellegrin, un Grassois moderne

La rédaction a élu Fabrice Pellegrin parfumeur de l’année pour Wanted d’Azzaro, par ailleurs consacré meilleur parfum masculin 2016 par le jury des Oscars. Une consécration pour ce nez qui ne recherche pas les feux de la rampe et, pour Firmenich, le symbole d’une année de tous les succès.

Entre un vélo de course conçu quasiment sur-mesure, Buzz l’éclair et maître Jedi, des jouets de ses deux fils, un mini-alambic grassois en terre cuite, dans son bureau de Neuilly, Fabrice Pellegrin n’est pas du genre à fanfaronner. Ce timide qui n’aime pas parler en public, évoque ses bonnes fées, ses parrains dans le métier et répète qu’il doit avoir une bonne étoile. Tout le contraire du héros de la pub de Wanted d’Azzaro (Clarins Fragance Group), le parfum qui lui vaut de recevoir l’Oscar du parfumeur de l’année. Cela confirme ce que disent ceux qui l’aiment bien : « c’est un modeste ». Et « un taiseux ». C’est aussi un Grassois, un « Grassois moderne », précise Karine Lebret, directrice de la création et du développement des parfums chez L’Oréal. « Il porte en lui cette histoire », ajoute Armand de Villoutreys, son patron, président de la parfumerie chez Firmenich. Cette ville l’a marqué, tout comme sa famille, depuis l’enfance. Un père parfumeur qui a fait toute sa carrière chez Robertet, un grand-père à la production des matières premières chez Roure, une grand-mère italienne qui cueillait La fleur (NDLR le jasmin), une sœur évaluatrice et des enfants qui pourraient suivre sa voie, son fils aîné étant élève à l’Ecole supérieure du parfum.

Comme convenu entre son père et la famille Maubert, son apprentissage a démarré chez Robertet. « J’y ai appris les fondamentaux de la parfumerie, se souvient-il. J’étais chargé de réceptionner les matières premières. Je les ai découvertes, brutes, avant d’assister à leur transformation en essences, en absolues… Puis Pierre Buil m’a initié à la chromatographie. J’ai alors compris l’importance de la structure, l’organisation des composants d’une matière première, l’alchimie de l’assemblage. Mon écriture, aujourd’hui, reste fidèle aux principes qu’il m’a enseignés. » Aussi reconnaissant qu’il eut été de cet apprentissage à l’ancienne, il veut bien sûr devenir parfumeur. Et c’est Mane qui lui en donne l’opportunité. Un passage de Grasse à Bar-sur-Loup (une dizaine de kilomètres) quasiment chez le frère ennemi, des débuts en bodycare, les premiers wins, et une de ces rencontres que Fabrice Pellegrin voit comme une chance, celle de Pierre Aulas (Art of Nose), alors jeune commercial avec qui il ouvre de nouvelles portes. La vie est belle chez Mane, mais un coup de fil de Firmenich peut changer la donne dans la vie d’un parfumeur.

« Tout comme mon père, j’ai toujours rêvé d’y travailler. Je ne pouvais pas refuser la proposition d’Armand de Villoutreys (NDLR alors patron de la parfumerie fine) à venir rejoindre l’équipe de création en 2009. » Commence une longue suite d’entretiens notamment avec les maîtres parfumeurs dont Jacques Cavallier alors en charge du développement des naturels chez Firmenich. L’entreprise a racheté Danisco et son atelier grassois. Tous les deux partagent cette formation « sur le tas » près des camions et des alambics, leurs origines grassoises et leur passion du naturel. Jacques Cavallier se souvient : « J’ai œuvré pour qu’il rejoigne l’équipe. C’est la liberté de Firmenich d’embaucher ces cursus atypiques. ». Et sans doute aussi œuvré pour que ce soit Fabrice Pellegrin qui, à son départ chez Louis Vuitton, le remplace à Grasse sur les naturels en 2012.

Une chance pour notre nez qui évoque ces rencontres qui permettent de grandir, mais aussi un défi. « C’est un rôle de création, mais aussi de pédagogie. Il faut avoir une vision et convaincre ses collègues », rappelle le maître parfumeur qui a créé cette fonction dans le groupe suisse longtemps plus connu pour sa synthèse. Il ajoute que Fabrice Pellegrin sait à l’atelier avoir des relations aussi simples que respectueuses.

Pour l’intéressé, sa vocation de parfumeur « prend son sens au cœur des matières premières naturelles. J’aime être proche de ceux qui les cultivent et écouter leurs belles histoires, l’origine de leur magie. Les vivre au quotidien et avoir la chance de les sublimer dans mes créations me permet de réaliser ma passion dans tous ses états. » Quant à Pierre Aulas qui évoque une parfumerie au trait précis, il estime qu’au-delà de sa culture, Fabrice Pellegrin sait faire des naturels actuels. Car les naturels, c’est aussi un vrai travail de recherche. « Avec l’équipe de notre centre d’excellence, nous recherchons des techniques d’extractions toujours plus fidèles au profil olfactif de la matière vivante et fraîche. Le CO2 a permis des avancées spectaculaires d’abord avec des matières premières sèches puis avec des extractions sur fleurs fraîches. »

Cette passion du naturel explique sans doute son succès auprès des marques de niche. « Il sait très bien jouer dans cette catégorie, assure Chantal Roos qui a travaillé avec lui à la création de The Rose. Il est toujours en quête de recherche de nouvelles aventures et il comprend mes mots. » Cette qualité d’écoute est aussi saluée par Sandrine Groslier, président de Clarins Fragrance Group : « J’ai apprécié sa capacité à comprendre tous les éléments du projet, son écoute. Avec lui le travail est fluide. Un parfum est une cocréation. » Et pour illustrer cette écoute, elle prend un exemple. À un moment où il bloquait, le nez a pu voir le fameux flacon en forme de barillet : « En visualisant le flacon, il a fini le parfum. » Et pour parfaire ce succès, il a pu travailler sur des ingrédients issus du programme Firmenich comme la cardamome du Guatemala, la fève tonka brésilienne et le vétiver haïtien. Avec, entre autres, pour compléter ce jus, meilleur lancement masculin sur le marché français en 2016, de l’Ambrox et du patchouli, ces deux matières fétiches.

Un inconditionnel de la nicheEn 1989, bac en poche, il entre chez Robertet à Grasse où il commence une formation sur le terrain. C’est en 1995 qu’il rejoint Bar-sur-Loup et Mane. Il devient parfumeur. Il y crée son premier succès et sa première signature en parfumerie alcoolique, inconnu de la plupart des Français : Eruption for Men chez Mäurer & Wirtz. C’est aussi le début des allers et retours entre Grasse et Paris où il passe trois ans avant de repartir pour le sud en 2002. Il quitte Mane alors que Womanity de Thierry Mugler est en cours de finalisation pour intégrer Firmenich en 2009. Depuis 2012, il est également en charge du développement des produits naturels. Si il crée ou cocrée pour des marques statutaires comme Azzaro, Diesel ou Roberto Cavalli, il signe beaucoup pour la niche : Aedes de Venustas, By Killian, Dear Rose, Diptyque… et participe à la relance de Courrèges. Avec Wanted, il connaît son plus grand succès commercial.

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