Interview : « La femme risque toujours l’opprobre lorsqu’elle s’exhibe sans artifice »

Bernard Andrieu, philosophe spécialiste du corps à l’université Paris Descartes signera le 27 mars Rester Beau (éditions du Murmure) un ouvrage consacré à l’esthétique et au physique. Ce chercheur scrute les modèles qui régissent notre quotidien.

Comment a évolué notre relation au corps?

Bernard Andrieu : Selon le philosophe Michel Foucault et l’historien Paul Veyne, l’émergence de la valeur individuelle du corps remonte à l’Antiquité. Ce phénomène a évolué avec la libération sexuelle et l’épanouissement dans le sport. Le culte de l’apparence est devenu un mode de  « manifestation de soi ». Aujourd’hui la fécondation in vitro et la modification du génome révèlent une croyance dans le progrès indéfini. Le corps féminin n’est plus une frontière délimitée. Chaque femme peut en dessiner les contours, les formes, voire même modifier la matière.

 

 

La femme contemporaine, libérée des corsets et de la pudeur se sent-elle mieux dans son corps?

B. A. : Il y a une volonté de vivre bien dans sa peau, une recherche de bien-être au naturel. Les pratiques et les formations sont pléthoriques. Le marché du bien-être propose des formes alternatives de soins : nouveaux thermalismes, shiatsu, yoga, do in, sophrologie…  Notre société importe et adapte des pratiques corporelles orientales traditionnelles.

 

Pourtant la minceur est une nouvelle forme de contrainte…

 

B. A. : Effectivement, après le thigh gap, qui consistent à laisser un écart entre les cuisses des jeunes filles,  après le bikini bridge avec un creux en bas du ventre, se diffuse sur Instagram l’ab crack, une fente abdominale qui met en valeur les muscles et qui part d’entre les seins et se finit vers le nombril. Être aussi mince qu’une feuille A4, A4 Waist Challenge, soit 21 cm est un défi des jeunes chinoises sur le Web. Au fond, l’enveloppe corporelle héritée des parents est vécue comme injuste au regard de la variation des normes sociales et culturelles. La fabrication de sa beauté, conforme à l’image désirée semble une manière de se faire justice. On veut correspondre aux mieux aux normes sociales et à son imaginaire. L’image de mon corps ne me convient plus ? Alors je travaille pour le changer : régime, diète, implantation, activité physique… Autant de techniques esthétiques qui remplacent et/ou complètent le tatouage, le piercing, la scarification. Le regard et le jugement des autres est nécessaire pour mesure les sacrifices et les résultats. En conséquence, on diffuse des photographies éphémères sur le réseau Snapchat. L’objectif : montrer cette morphologie en évolution qui progresse vers une image idéale.

 

Des protestations fusent contre les mannequins squelettiques. L’apologie de l’anorexie est interdite. Pensez-vous que la tendance s’inverse?

 

B. A. : Oui, mais progressivement. Début 2010, le plus important magazine féminin outre-Rhin a décidé de ne plus publier de photos de mannequins. Le bi-mensuel Brigitte, distribué à plus de 700 000 exemplaires explique être lassé de devoir retoucher les photos de mannequins dont les os sont trop apparents notamment au niveau de leurs cuisses et de leur décolleté. Les lectrices sont donc appelées à postuler pour poser dans leur magazine. « Toute la branche de la mode est anorexique (…) Il s’agit désormais de montrer des femmes en plein dans la vie », a expliqué le rédacteur en chef. Andréas Lebert, son directeur, déclare au Guardian le 5 octobre, que « les mannequins pèsent en moyenne 23% de moins que les femmes normales. C’est toute l’industrie qui est anorexique ».  S’il s’agit d’une démarche militante, le magazine précise que ces futurs mannequins d’un jour seront payés au même titre que les stars de la mode qui posaient auparavant.

 

Les traces de l’âge sont-elles mieux acceptées ?

 

B. A. : La vieillesse reste un combat. Jane Fonda, soixante-dix-huit ans, incarne cette lutte inégale, depuis les exercices de fitness qu’elle a popularisés en cassette vidéo dans les foyers américains jusqu’à son passage en 2015 dans le film Youth de Paolo Sorrentino dans une cure de rajeunissement située au cœur des Alpes. C’est une réflexion sur l’illusion de retrouver la beauté originelle. Le vieillissement avec ses modifications corporelles vient bousculer les liens entre amour propre et image du corps. À écouter les seniors on comprend que tout se passe comme si les modifications créent une dissociation entre une image de soi et la réalité. On risque de devenir étranger à soi-même, à ce que l’on croit ou imagine être.

 

Après le scandale des implants mammaires PIP, la chirurgie esthétique conserve-t-elle la cote en Occident ?

B. A. : Les techniques deviennent plus douces. La nutrition est au cœur des préconisations pour bien vieillir : huile de coco, produits détox, fruits rouges, avoine, un peu de sport mais pas trop. Une équipe de chercheurs dirigée par le médecin Immaculata De Vivo basé au Brigham and women’s hospital de Boston a mené une étude chez 4.676 femmes d’âge moyen et en bonne santé participant à la cohorte Nurse’s Health Study. Il établit pour la première fois de manière claire un lien entre le  régime méditerranéen et la longueur plus importante des télomères, extrémités des chromosomes qui sont des biomarqueurs de vieillissement de l’organisme.

Pour restaurer le volume et les contours du corps, le recours au gel d’acide hyaluronique se popularise au détriment de la chirurgie lourde. Ce produit injectable dans les tissus est résorbable. Il permet de regalber, de redonner une rondeur au sein. Les patientes peuvent espérer une augmentation mammaire d’une taille de bonnet. Ces procédés ne remplacent pas une vraie augmentation mammaire par chirurgie. Elles correspondent à un désir d’augmentation modéré.

 

Tatouage et piercing se banalisent. Ce phénomène a-t-il atteint son apogée ?

 

B. A. : L’artiste Orlan fut la première à mettre en scène son visage modifié, redessiné de façon esthétique. C’est une forme de mise en spectacle publique de soi. On se transforme en héroïne. Ce besoin de décorer le corps, et de se singulariser a toujours existé. Seule la technologie change.

 

Comment expliquez l’obsession de la performance sportive?

 

B. A. : Ce culte de la performance repose sur un mythe de la puissance divine en reculant indéfiniment les limites du corps parfois jusqu’à l’épuisement et le dopage. C’est à la fois dramatique et fatal car se droguer a des résultats éphémères et des effets nocifs à moyen terme sur la santé. C’est un mirage. C’est le mythe d’Icare : le jeune homme se donne des ailes pour voler plus haut. Mais finalement il les brûle et chute mortellement.

 

Accepter le corps nu et sans artifice est-il toujours aussi difficile ?

 

B. A. : Effectivement, la femme risque toujours l’opprobre lorsqu’elle s’exhibe sans artifice. Je relève deux types d’attitude dans le monde occidental. Il y a d’un côté, la body positivity, la femme dévoile sans honte ses formes rondes et généreuses. C’est le choix de l’Australienne Taryn Brumfitt qui a réalisé en 2016 le documentaire Embrace dans lequel elle se filme avec une telle crudité, une telle franchise qu’elle a été accusée de pornographie. De l’autre côté, on trouve le mouvement des Femen, qui s’affichent seins nus pour provoquer des débats politiques. La démarche est la même que lors des slut walking, slut voulant signifier viol. Ces marches de femmes quasi nues ou en sous-vêtements dénoncent avec force les abus sexuels et leur impunité. Dans tous les cas la nudité ne fait pas consensus.

 

Des biotechs savent modifier les gènes, corriger les handicaps. Des puces s’incrustent dans les corps pour prévenir les maladies, les faiblesses… La femme parfaite reste-t-elle une tentation?

 

B. A. : Pour devenir belle il faut améliorer son corps. Le mythe de jouvence repose aujourd’hui sur des techniques de regénération de la peau. On parle de nanoesthétique, des produits indetectables dont on ne connaît pas toujours la toxicité. Les femmes sont face a un dilemme : choisir une beauté naturelle ou une beauté high-tech.

Pour aller plus loin : Corps du monde. Atlas des cultures corporelles. Armand Colin.

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