L’art de la composition et de la transmission

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Mêlant à la fois création artistique et rigueur scientifique, le métier de parfumeur est aussi un métier-passion proche de l’artisanat pour qui sait le transmettre.

C’est une nouvelle année de consécration pour Nathalie Lorson. Nez chez Firmenich, elle avait signé en 2015 un nouveau grand succès commercial, Black Opium d’Yves Saint Laurent, et remporté plusieurs prix, dont l’Oscar Cosmétiquemag du parfumeur de l’année. Aujourd’hui, elle est entrée dans le cercle très fermé des maîtres parfumeurs de la maison de composition suisse. Ils ne sont que douze dans le monde à avoir obtenu ce titre (longtemps exclusif à Firmenich) aussi bien en body et home care qu’en fine. Une nomination qui ne s’acquiert qu’après avoir répondu à un certain nombre de critères. « Il faut avoir passé plus de dix ans dans l’entreprise, avoir eu des succès marquants qui ont généré des ventes conséquentes et commencer à former des parfumeurs », énumère Nathalie Lorson. Un titre qui n’a rien d’honorifique en somme et qui permet « d’avoir une vision d’ensemble de la parfumerie au sein de la maison, de porter ses valeurs, mais aussi de les transmettre », résume le nouveau maître parfumeur de Firmenich. Un rôle de modèle pour les futures générations ? Sûrement, tant la notion de transmission est importante dans l’apprentissage de la parfumerie.

Lorsqu’on les interroge, rares sont les nez qui disent ne pas avoir eu de mentor. Si les « vieux de la vieille » évoquent un temps où l’apprentissage de la parfumerie était avant tout une affaire de compagnonnage auprès de parfumeurs confirmés, cela reste encore vrai pour les nouvelles générations fraîchement diplômées en chimie ou des écoles de parfumerie. Une formation qui peut se compléter par un passage dans une des écoles internes, mais on ne les jette pas pour autant seuls dans le grand bain. L’enseignement académique, à base de méthode Jean Carles, laisse alors la place à une relation de mentoring plus ou moins exclusive.

 

Un coach créatif

Très souvent cité pour son influence par les jeunes parfumeurs, Michel Almairac fait ce travail « le plus naturellement possible ». Comme plusieurs de ses confrères, il insiste les premiers temps sur la nécessité pour les juniors de faire travailler leur mémoire des matières premières et maîtriser les accords classiques. Ensuite, l’auteur de Chloé travaille avec eux « de façon très ouverte, ils demandent conseil, mais doivent aussi être curieux ».

Cette curiosité revient aussi dans le discours de Michel Girard, parfumeur chez Givaudan, qui encourage les jeunes parfumeurs « à déranger tout le monde et demander à tous leur avis ». Pour ce dernier, il s’agit surtout d’accompagner les premiers pas de ces nouveaux nez dans le monde, et non d’un enseignement scolaire. « Ils ont déjà des connaissances, leur technique… Je les conseille plutôt sur la façon dont ils doivent gérer leur énergie entre les différents projets, apprendre à travailler en équipe, communiquer leurs idées et, surtout, ne pas se démotiver en cas d’échec ». En effet, dans ce métier où l’on perd plus souvent qu’on ne gagne de projets, l’aspect psychologique n’est pas à négliger et ne fait pas l’objet de cours à l’école. Quentin Bisch, qui a été coaché entre autres par Michel Girard, confie que celui-ci lui a « appris à relativiser, équilibrer mes émotions négatives comme positives ». Après cinq ans passés chez Givaudan et quelques récents win à son actif, Quentin Bisch n’est plus un débutant, mais la relation de confiance qui s’est instaurée avec Michel Girard perdure. Car la transmission ne se fait pas que dans un sens, et tous parlent plus volontiers d’échange que d’enseignement : même les seniors apprennent au contact des plus jeunes. « Ils testent des associations auxquelles je n’aurais pas pensé », raconte Michel Girard. Une fraîcheur qui peut faire gagner des projets, le nerf de la guerre d’une maison de composition, mais aussi le meilleur exercice pour des duos maître-élève. D’autant que selon Nathalie Lorson, « les clients se sentent rassurés lorsqu’un maître parfumeur travaille en équipe avec un junior ».

Pédagogie, psychologie… Tout le monde n’en a pas. « Il faut avoir l’envie de transmettre et la capacité de le faire », raconte Dominique Ropion, parfumeur d’IFF qui a travaillé sur un programme de formation (voir encadré). « C’est un métier de passion que l’on a envie de partager », estime Michel Almairac. Peu citée, la générosité semble pourtant être aussi l’une des qualités requises.

IFF s’associe à l’IsipcaPendant longtemps, l’accompagnement des jeunes parfumeurs au sein de la maison de composition américaine a pris la forme d’un mentoring non formalisé. « IFF a souhaité l’institutionnaliser récemment avec un programme en trois ans créé en collaboration avec l’Isipca pour former des éléments à fort potentiel », raconte Judith Gross, creative director fine fragrance EMEA. Si l’enseignement de l’école de Versailles offre de bonnes bases généralistes, l’entreprise a voulu aller plus loin dans l’appropriation des matières, des accords… « Il est important de bien connaître les schémas classiques pour mieux s’en détacher plus tard », explique le parfumeur Dominique Ropion. C’est ce dernier qui a mis au point ce programme concret de formation, démarré en septembre dernier dans les locaux de l’Isipca, grâce à un test grandeur nature avec le jeune nez Fanny Bal, aujourd’hui junior chez IFF.

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