L’ambre, le gri-gri des parfumeurs

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Il est devenu le sésame de la néo-parfumerie. Jamais le mot « ambre » n’a été autant utilisé et revisité, et sa sensualité plus ou moins douce saluée.

La première fois que ce mot apparaît, c’est en 1905 avec le parfum Ambre Antique de François Coty. Un mot qui fait rêver au moins autant qu’il prête à confusion. Le vocable ambre vient de l’arabe anbar qui désigne la pierre précieuse. On pense évidemment d’abord à l’ambre jaune, cette résine fossilisée, dure et cassante, issue d’un conifère qui contient parfois les témoignages du passé, notamment les minuscules insectes emprisonnés il y a vingt millions d’années (on se souvient du film Jurassic Park) et qui est malheureusement totalement inodore. Utilisé par les Chinois depuis des millénaires pour booster la fécondité et la libido (« le parfum de la bave du dragon »), l’ambre gris est une concrétion intestinale de cachalot qui flotte à la surface de l’océan avant de s’échouer sur les rivages. Son oxydation par le sel et le soleil, pendant des semaines, des mois, voire des années, transforme ce bloc en matière première précieuse de la parfumerie à l’odeur chaude, miellée, animale (« fourrure » disent les parfumeurs), un peu marine avec quelques jolies inflexions tabac. Là où l’explication se complique un peu, c’est qu’il y a aussi l’accord dit « ambré » (autrement appelé oriental*) apparu au début du XXe siècle, qui est une association d’ingrédients : fève tonka, vanilline, coumarine, labdanum, patchouli et les résines (benjoin ou encens). On retrouve cet accord, sous forme solide, dans la célèbre Boule d’Ambre en bois ciselé de l’Artisan Parfumeur. Une des plus célèbres base De Laire (Symrise), Ambre 83, créée à l’origine pour vendre la vanilline, est probablement la matrice de cet accord ambre mythique.

 

La potion érotique du moment

« Il y a ce côté Mille et Une Nuits dans l’ambre, l’Orient, le mystère et la sensualité », s’amuse Domitille Bertier, parfumeur IFF. L’ambre, c’est l’expression immédiate du mystère et de la sensualité. C’est probablement là qu’il faut chercher la raison de son omniprésence dans les formules (40% des parfums vendus en France sont des orientaux). Mais cet attrait pour lui peut s’expliquer autrement, « si cette matière fait autant rêver, c’est que c’est l’ambre qui vient à l’homme et ça n’est pas l’homme qui va à l’ambre. C’est ce caractère aléatoire de sa découverte qui en fait finalement une grande partie de sa magie! », explique Aurélie Dematons, créatrice du Musc et la Plume, observatoire du parfum. Même s’il n’est pas interdit par la loi (il est juste parfois mal vu de l’utiliser car il est assimilé aux autres matières animales qui nécessitaient, elles, de tuer la bête), l’ambre gris, utilisé sous forme d’infusion, de teinture et d’extrait, traine derrière lui un petit côté transgressif pas désagréable pour le parfumeur. Pour cette raison-là, mais surtout pour des contraintes de coûts et d’approvisionnement, il a presque totalement été remplacé par une poignée de molécules de synthèse : Ambrinol 95 (IFF), Ambertonic (captif IFF et son effet à la fois musqué et « bois flotté »), Ambroxan, et Cetalox (Firmenich). Invictus (Paco Rabanne), boisé-aquatique, avec ce fond ambré-patchouli si caractéristique qui évoque tellement la peau chauffée au soleil, a fait beaucoup pour cette mode revivifiée des belles notes ambrées. Plus récemment, il y a le « plus que flancker » L’Eau d’Issey Pure Issey Miyake (Dominique Ropion, IFF) et le souffle iodé du Maritima (captif IFF) associé à l’ambre gris pour un rendu presque charnel (l’eau ruisselant sur un corps féminin). Comme en écho à tous les parfums historiques de la maison qui contiennent dans leur formule le précieux ambre gris, Ambre Eternel (Guerlain) est un nouveau boisé oriental de la collection des Absolus d’Orient construit autour de l’ambre gris et de l’encens (ces deux composants n’ont pas été « mariés » au hasard : ils font partie de la mythologie de la parfumerie). Vrai oriental floral qui joue la sensualité à l’ancienne, Baccarat Rouge 540 (Francis Kurkdjian) est une eau de parfum lumineuse et intense, composée principalement de jasmin, de safran, d’ambre gris et de cèdre. Jeteur de trouble, Sacred Water (The Harmonist) s’amuse de la rencontre de la minéralité et de l’océan et installe une menthe épicée sur un fond boisé et ambre gris.

 

L’extrême douceur de l’ambre

 Sì Le Parfum, version la plus luxueuse du parfum de la maison Armani, est une ode à l’ambre inoubliable et opulent où benjoin, absolu vanille et patchouli enveloppent la peau d’une chaleur irradiante. Autre tentation à la séduction décomplexée : Limanakia (Parfumerie Générale) et sa note ambrée végétale qui lui vient cette fois-ci de l’ambrain (spécialité IFF, distillation fractionnée de l’essence de ciste), note ambrée riche, montante, animalisée. L’animalité en moins, Soleil Blanc (Tom Ford) régale avec ce fond très ambré (fève tonka et benjoin), un peu noix de coco, et en définitive très balnéaire. Évocation vivifiante d’une brise marine, Eau de Rochas Escapade en Méditerranée (nouvelle interprétation de L’Eau sortie en 1970) utilise la note ambre gris, noyée dans les muscs, pour mimer le bord de mer. Même option douce pour L’envol Blanc (Repetto), librement inspiré du ballet le Lac des Cygnes, qui ajoute à un bouquet floral délicat (pivoine-jasmin sambac) un fond musc-ambre gris plus séduisant que sexy, bien plus chaud que sensuel. L’ambre a cette richesse et cette souplesse de pouvoir traduire à la fois cette chaleur confortable ou cette sensualité un peu moite. 

(*) Le mot « oriental » a remplacé « ambré » à partir de Shalimar, parfum qui évoquait l’Orient. L’autre visage de l’ambreLe mot ambre a sa version XXIe siècle : les bois ambrés. Version d’abord virile de l’ambre (aujourd’hui les parfums féminins s’en délectent), les notes boisées de synthèse sont des tigres olfactifs, difficiles à manier, clé de voute de tous les derniers succès du sélectif comme de la niche (Invictus de Paco Rabanne, Sauvage de Dior et La Vie est Belle eau de toilette florale). L’éventail est large, des molécules vibrantes, légèrement agressives (Cedramber, Ambermax, Ambrocenide, Amberkétal, AmberXtrem et Karanal) aux notes plus veloutées et soyeuses (Orcanox et Amboxan). Olfactivement parlant, on a des notes sèches très « tabac » (proche de l’ambre gris) et parfois des notes plus boisées que véritablement ambrées.    

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