Olfaction : les ingrédients historiques comme refuge

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Fleurs classiques et nature rassurante sur fond de terroir grassois : la parfumerie 2016 cultive la nostalgie, avec l’élégance comme valeur sûre.

À l’atmosphère anxiogène et au besoin d’évasion, la parfumerie répond par la nostalgie. En s’enracinant un peu plus dans les ingrédients connus, elle offre une certaine réassurance, tout en jouant sur la noblesse de ces matières et leurs multiples facettes. La rose est le parfait emblème de cet état d’esprit.  

 

Une profusion de roses  

Cela fait déjà deux ans qu’elle fait parler d’elle et cette année encore, la reine des fleurs reste indétrônable. En 2016, la rose s’écrit donc de diverses manières, la plus courante étant une version soliflore facile à porter, façon pivoine fraîche, parfois enrobée de fruits et de muscs blancs. La liste est longue : Rose Pompon d’Annick Goutal ou les déclinaisons Daisy de Marc Jacobs se parent d’accents verts, Rêve d’Infini de Lalique d’une facette vanillée, Paris Premières Roses d’Yves Saint Laurent d’inflexion poudrées… Chloé aussi continue d’explorer sa roseraie, se déclinant cette fois en Fleur de Parfum donnant l’illusion d’avoir le nez enfoui dans la fleur avec en renfort verveine, citron et litchi pour mimer un pétale entrouvert. « Ces nouvelles roses qui délaissent l’aspect poudré un peu vieillot sont joyeuses et peu envahissantes, estime Michel Almairac, l’auteur de la série Chloé depuis 2008. D’autant que cette fleur n’est jamais animale contrairement au jasmin par exemple, elle reste universelle, c’est tout à fait logique qu’il y en ait autant. »

Les nouvelles méthodes d’extraction combinées à une matière d’exception permettent de réinventer le genre, comme pour Rose des Vents de Louis Vuitton créé par Jacques Cavallier. Ici, on nous parle d’ingrédients rares, dont trois qualités de roses associées, parmi lesquelles un extrait au C02 de rose de mai (on n’ose imaginer le prix !). Ce dernier qui ne chauffe pas la matière, livrerait une photo fidèle de la fleur fraîche, sans le côté artichaut qu’elle affiche après distillation, pour un résultat résolument chic.

Protéiforme, la rose peut aussi être charnelle ou sombre, probablement liée au succès du duo rose-oud. Pensé pour un public moyen-oriental, cette alliance a sans doute aussi participé à une interprétation de la fleur dans des sillages plus dramatiques et charnels. Ainsi, Rose Goldéa de Bulgarie enferme la rose dans une structure chyprée, Azzaro pour elle l’accompagne de bois… Et lorsque Christine Nagel écrit un premier opus seule aux commandes chez Hermès, elle propose un cuir bien sûr, hommage au savoir-faire maison, mais elle le frotte à une rose charnue et fruitée dans Galop d’Hermès.

 

Une nature bienfaisante 

Parmi les autres pétales à fort capital sympathie auprès du public, citons le muguet qui revient d’abord via les collections de luxe. Chez Vuitton, il s’invite dans Apogée de façon abstraite, vert et frais jusque dans son sillage. Soulignons que les petites clochettes avaient déjà inspiré Jean-Claude Ellena dans Muguet Porcelaine, son dernier opus des Hermessence, une vision éthérée entourée de muscs blancs. « On voit arriver une nouvelle vague de fleuris verts champêtres ; elle accompagne nos envies de nature, exactement comme le boom des potagers urbains, du manger bio ou même de la détox : observer sur YouTube le nombre de tutoriels détox donne une idée du phénomène », analyse Aurélie Dematons, fondatrice de l’agence Le Musc & la Plume. « Les cinq parfums Herb Garden de Jo Malone aux aromates du jardin s’inscrivent aussi dans cet esprit champêtre ». 

La fleur d’oranger, qui nous avait longtemps habitués à des parfums de séductrice (Classique de Gaultier, For Her Narciso Rodriguez) se retrouve aussi dans la veine des traitements plus frais. En 2016, elle flirte avec l’esprit Cologne par le biais des eaux d’été, comme dans Néroli Portofino Acqua de Tom Ford, L’Eau de Néroli Doré d’Hermès, Petit Matin de Francis Kurkdjian ou même La Fille de l’Air de Courrèges. « Ces fleurs d’oranger lumineuses n’ont plus cette séduction rentre-dedans, tout en collant parfaitement au courant nostalgique actuel ; n’oublions pas que c’est une matière très régressive et rassurante. On la découvre d’abord via des pâtisseries ou des produits pour bébé », souligne Aurélie Dematons. Elle est aussi le thème central de L’Eau des Sens de Diptyque, associée cette fois au genièvre et à l’Akigalawood, un captif Givaudan aux accents poivrés et boisés à base de patchouli. Fidèle à sa réputation de défricheur, Diptyque réussit ici un bon digest de l’air du temps avec ce bois encore omniprésent cette année. 

 

Le patchouli, encore et encore

Bien sûr, il inspire toujours autant la parfumerie de niche, comme ce poétique Moonlight Patchouli chez Van Cleef & Arpels – tout en imprégnant aussi nombre de féminins gourmands. Beaucoup l’emploient nettoyé de ses effets camphrés un peu old school, grâce au fractionnement et aux traitements biotechnologiques, comme le Clearwood (Firmenich). Ainsi, le bois rauque reste le pilier des déclinaisons de Réminiscence (Patchouli’Rose) ou de Clinique (Aromatics Elixir Black Cherry) tout en renouvelant aussi le genre chypré. « Les néo-chypres se définissent presque avec deux notes majeures, la rose et le patchouli moderne, avec aussi souvent une facette fruitée qui évite le côté « dadame », comme dans Tenue de Soirée de Goutal ou L’Eau sensuelle de Bottega Veneta, remarque Maryline Bonnard, chef de projet chez Musc & la Plume. Il s’agit de retrouver un contraste olfactif et cette sensation reste indéniablement associée à une certaine idée de l’élégance et du monde de la couture. »  Au point d’être toujours un classique pour les maisons de mode, comme le démontrent Pièce Unique de Grès, Elie Saab le Parfum Rose Couture. Il est aussi l’indéniable fil conducteur de la nouvelle saga Miss Dior, réinventée ici dans une version Absolutely Blooming avec des facettes gourmandes. La petite musique chyprée donne du chien au sillage. Une bonne nostalgie. 

La ruée vers GrasseCertes cela fait plusieurs années que Dior y achète de la rose de mai. Mais ce printemps, la marque a frappé un grand coup médiatique en réouvrant la Colle Noire, la maison de Christian Dior à Montauroux. Parallèlement le groupe LVMH ouvrait ses Fontaines parfumées, centre de création de Dior et Louis Vuitton. Chanel avait été précurseur en nouant un partenariat au long cours avec la famille Mul, il y a presque trente ans, pour la culture de la rose et du jasmin. Car depuis peu, la région est devenue le nouvel eldorado des marques. Pour Bucoliques de Provence, L’Artisan Parfumeur pioche sa lavande à Seillans, quand la Collection 34 des Essences Insensées de Diptyque cultive une rose de Grasse. La liste n’est pas exhaustive… Car il est difficile d’imaginer meilleure publicité que la perspective de l’inscription des Métiers du parfum en Pays de Grasse au patrimoine immatériel de l’Unesco. Ajoutons qu’en pleine mondialisation, ancrer un parfum dans le « terroir » Grasse à la renommée internationale est un plus indéniable.

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