(Tendances ingrédients) : le cuir apprivoisé

©Vasken Toranian/Hermès

Nouvelle antienne du moment : twister la note cuir, la rendre plus douce, plus délicate, plus féminine et finalement plus authentique.

C’est un peu comme si le fameux cuir de Russie, archétype de la parfumerie classique, et ses notes dites pyrogénées (l’essence d’écorce de bouleau, le styrax et l’essence de cade), si segmentantes, était passé de mode, balayé par la modernité et une envie d’autre chose : de plus de féminité, de douceur et même d’un peu plus d’authenticité. « C’est vrai que l’odeur âpre et sombre, ce côté feu de bois, ces notes fumées et goudronnées, des cuirs classiques est difficile à porter et ne plaît pas à tout le monde », reconnaît Anne-Sophie Behaghel, parfumeur au studio de création Flair. Même si l’accord cuir traditionnel offre une vraie typicité et une signature forte aux compositions, sa relative brutalité ne correspond plus forcément aux goûts du moment et aux nez sensibles. Ce qu’on recherche aujourd’hui, c’est cet effet velours, daim, intérieur de sac à main, un cuir plus souple, moins animal, un de ces cuirs moelleux au toucher tiède. La peau sans la bête en somme. « Une odeur plus proche de la réalité finalement, plus proche du vrai cuir de maroquinerie », selon Fabrice Pellegrin, parfumeur chez Firmenich. Christine Nagel a imaginé Galop en caressant un morceau de cuir Doblis dans la cave à cuir de la maison Hermès ; elle en a tiré un accord cuir assoupli de rose tendre et gourmandisé par une note fruits secs. Une harmonie parfaite, un parfum paritaire où ni la rose ni le cuir ne l’emportent définitivement sur l’autre.« Ce que j’ai voulu, c’est d’abord rendre ce cuir terriblement matiéré, mieux : tactile », ajoute le nouveau parfumeur maison. Finalement, la parfumerie, une fois n’est pas coutume, suit la tendance de la mode : il n’y a qu’à feuilleter n’importe quel magazine pour trouver veste, blouson et même robe en suède, cette matière souple obtenue à partir de la face intérieure du cuir, beaucoup plus douce que le cuir classique. Ce nouveau cuir est plus proche de la veste en daim portée à même la peau que de ce blouson un peu rêche.    

 

À chacun son interprétation.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce n’est pas le marketing qui a cherché à rendre le cuir bien plus mainstream, plus rond, souple et velouté, c’est plutôt la recherche qui a mis à la disposition du parfumeur de nouveaux outils pour imaginer cette nouvelle génération de notes. À commencer par le suederal LT (molécule développée par la société IFF) à l’odeur très persistante, qui fonctionne si bien avec les notes boisées et herbacées, et qui trouve toute sa place dans les accords fleurs blanches. Autre star de cet accord néo-cuir qui a le don de se fondre immédiatement à la peau : l’osmanthus, fleur chinoise qui développe un effet daim délicat en plus de sa facette abricotée bien connue. Plus ses fleurs délicates et dorées sont conservées longtemps dans le bain de saumure et plus elles développent ce caractère cuiré tenace. Chaque parfumeur a finalement ses trucs et ses gimmicks pour attendrir le cuir et en livrer sa propre vision : « J’aime bien utiliser l’iris (qui cache une facette cuirée sous son voilé poudré), le cèdre atlas (petit effet santalé et facette “babouche”) ou carrément partir des notes de cuir sombre (oud, isobutyl quinoléine, et sa note un peu réglisse, ciste labdanum ou styrax) et les baigner de musc », explique Amélie Bourgeois, parfumeur chez Flair. L’essence de cade et de bouleau étant limitée par l’Ifra (International Fragrance Association), chaque maison a développé ses notes cuir « cousu main », son propre cuir original et modernisé : l’AmbramoneTM (Mane) est un produit captif qui permet d’obtenir dans la composition une facette ambrée cuirée légèrement animale. Poursuivant ses recherches, la société grassoise a également développé récemment un résinoide de myrrhe de Namibie avec un effet cuiré balsamique assez subtil.

 

La mode du cuir blanc.

C’est comme si Cuir d’Ange (Hermès), cuir floral et musqué, avait soudain ouvert grand les fenêtres de l’imaginaire. Jean-Claude Ellena avait déjà exploré cette facette florale du cuir avec Kelly Calèche (Hermès), cuir à fleur de peau, léger et aérien, qualifié par certains amateurs de cuir fantôme en raison de sa capacité à créer l’illusion de cuir en passant par le narcisse, la rose et l’iris. Certaines marques parlent volontiers de cuir blanc (le nom d’un parfum de la collection L’Atelier de Givenchy, fort peu cuiré d’ailleurs), une appellation qui fait immédiatement penser au cuir végétal tanné aux actifs naturels, issu du monde de la création éthique, et c’est en cela qu’elle est moderne et recherchée par les marques. Ce nouveau cuir est omniprésent dans la nouvelle collection de parfums Vuitton. Dans la Peau, cuir délicat construit autour d’une infusion de cuir exclusive où se greffe un jasmin de Grasse aux accents abricotés et une chorale de musc. Quant à Mille Feux, il se présente plutôt comme un cuir charnel et fruité, un cuir framboise original, la rigueur de la peau mariée à la douceur de la baie. Autre exemple de réinterprétation réussie : l’accord cuir-daim chaud et sensuel (styrax), attendri de sirop d’érable et de fève tonka, de Selfie (Olfactive Studio). Dernière proposition en date : Quentin Bisch, jeune parfumeur prodige de Givaudan, a apporté une touche cuir au grand classique qu’est le Mâle (Jean Paul Gaultier). Avec son cœur liquoreux-velouté-cuiré, Essence de Parfum Le Mâle, dernier flancker, joue le cuir comme une peau hyper sensuelle. C’est une certitude : le cuir a de beaux jours devant lui.   

La molécule cuirée de FirmenichLe cuir serait-il le nouvel eldorado des maisons de compositions ? Firmenich a présenté au dernier WPC – World Perfumery Congress – une molécule cuirée très boisée et animale, issue du oud, « qui sent la colle de cordonnier ». Le parfumeur Fabrice Pellegrin, le Monsieur matières premières naturelles de la société, a également travaillé sur une base cuir qui répond au nom de cuir de Grasse SigNature. Mise au point sur le site de Grasse, elle est construite autour de produits naturels aux tonalités cuirées telles que l’iris et l’osmanthus associés à cette fameuse molécule sans nom. Ce mélange est alors passé en distillation moléculaire pour apporter un liant, une rondeur, une manière de douceur veloutée. Résultat : une belle note cuirée « extrêmement proche de ce que les consommateurs connaissent du cuir » et qu’on retrouve dans Bucoliques de Provence L’Artisan Parfumeur.   

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