Olivier Polge, le 5 en héritage

©Iris Hatzfeld/Agent 002 pour CosmétiqueMag

Le fils de Jacques Polge et nez de la maison Chanel comme son père avant lui signe une nouvelle version de l’icône de la maison, Le N°5. Un exercice auquel il s’est confronté rapidement et avec élégance.

« De manière très terre à terre, je me présenterai comme un parfumeur », répond le nez de Chanel à notre première question sur ce qu’il est aujourd’hui. Parler de lui ne semble pas un exercice facile pour Olivier Polge, à une époque où pourtant les parfumeurs sont invités à communiquer de plus en plus et à se présenter autant qu’ils présentent leur travail. C’était déjà le cas lorsqu’il était nez chez IFF, c’est encore plus vrai aujourd’hui alors qu’il est, depuis 2013, parfumeur de la maison Chanel. Il doit désormais composer avec une plus grande exposition. Celle-ci va probablement s’intensifier avec le lancement de Numéro 5 l’Eau, sa troisième création pour la maison au double C et, surtout, son premier travail de composition sur la mythique fragrance.

 

Tôt ou tard, la légende du Numéro 5 allait le rattraper. « Mon père m’avait prévenu : nous avons tous hérité du Numéro 5 et un jour, toi aussi tu seras amené à l’interpréter », raconte Olivier Polge. Ce n’est pas le seul héritage avec lequel composer puisqu’il a aussi eu la tâche de succéder à son père, Jacques Polge. Devenu parfumeur de Chanel en 1978, il est l’auteur de nombreux classiques de la maison comme Coco, Allure, Bleu… Et il s’est frotté par deux fois au mythe Numéro 5 : avec l’eau de parfum en 1986 et l’Eau Première en 2007.

 

Parfumeur de père en fils. L’histoire est presque commune dans cet univers, qui compte de nombreux duo père-fils, surtout chez les natifs de Grasse, comme le sont Jacques et Olivier Polge. Pourtant, ce dernier a grandi à Paris et le Sud évoque plutôt pour lui l’odeur des vacances. Quant à être parfumeur… « Ce n’est pas une voie que j’imaginais adolescent, explique ce diplômé en histoire de l’art, passionné de musique et pianiste à ses heures. Je m’intéressais à beaucoup d’autres choses, à la musique, à l’artisanat… J’aimais l’idée de faire quelque chose de créatif sans pour autant envisager la parfumerie ». Cette curiosité pour de nombreuses formes d’art ont nourri son imaginaire et ses qualités de parfumeur, au dire de ses proches.

Le déclic a eu lieu de façon presque banale, « en faisant un stage dans le bureau de mon père en 1994 », raconte-t-il. Il faut dire qu’à la maison, Jacques Polge parle très peu de son travail, comme le confirme Denis, le frère d’Olivier, peintre et sculpteur. « Notre père est assez peu bavard concernant son métier », raconte-t-il.

Bien qu’il embrasse la même voie, « mon père a eu l’intelligence de ne pas me former lui-même, mais de m’envoyer là où je pouvais être formé », explique Olivier Polge. D’abord chez Charabot où il est tous les jours au contact des matières premières, puisque le laboratoire de parfumerie jouxte l’usine. S’en suivront des stages chez Givaudan ou encore à la découverte des agrumes en Sicile pour compléter une formation sur le tas qui va conditionner son écriture. Pour Dominique Ropion, qui a collaboré à plusieurs reprises avec lui chez IFF, « nous avons le même genre de formation, laborieuse, avec une écriture simple et précise, énumère le nez qui a collaboré pour la première fois avec Olivier Polge sur Pure Poison de Dior, en trio avec Carlos Benaïm. Il maîtrise son domaine, l’aspect technique, travailler avec tous les acteurs d’un lancement… »

 

Le parfumeur a rencontré Olivier Polge dès que celui-ci est arrivé chez IFF, et connaissait déjà son père Jacques. « Ce sont des parfumeurs différents, mais ils partagent une même forme d’élégance ». Authentique et cultivé, aussi drôle que réservé d’après ses collaborateurs, ce côté introverti témoigne d’une grande richesse que souligne Anne Flipo, un autre célèbre nez d’IFF avec qui il a collaboré notamment sur La Vie est belle de Lancôme, aussi avec Dominique Ropion. « Il est tout en retenue, mais passionné par ce qu’il fait, avec un esprit synthétique, qui va droit au but », poursuit-elle. Denis Polge aussi évoque ce côté introverti, qui le préserve de toute forme de superficialité, tout en étant déterminé, « c’est son côté lion », ajoute-t-il.

 

Des qualités qui ont séduit Chanel, lorsque la succession de Jacques Polge a été envisagée. Car être le fils « de » n’est pas suffisant, même si dans le secteur beaucoup le voyait déjà prendre la suite de son père. Il a passé près de 20 ans à se faire un prénom, particulièrement au cours de ses seize années passées chez IFF. « J’ai commencé par aller à New York, où j’ai pu travailler avec Carlos Benaïm et Sophia Grojsman, raconte-t-il. J’ai fini par revenir en France et travailler à Paris, qui est quand même une place capitale pour la création ». S’il travaille sur de beaux projets aux États-Unis, c’est en France qu’il signe de véritables blockbusters, à commencer par Dior Homme de Dior en 2005. Son interprétation d’un iris au masculin, lance sa carrière dans le microcosme de la parfumerie. « D’un coup, les gens ont été plus attentifs à mon travail, confie-t-il. Il est plus facile de faire un parfum de niche plaisant à peu qu’un succès commercial mondial ». Suivront pourtant d’autres succès, composés seul ou en équipe : Alien de Thierry Mugler, Flowerbomb et Spicebomb de Viktor & Rolf, Armani Code for Woman d’Armani…

 

Le challenge Chanel. Plus de 20 ans après son premier stage, le voilà de retour dans les laboratoires de la maison de luxe, à nouveau au côté de son père, encore présent en qualité de conseiller. « Intégrer Chanel était séduisant, explique-t-il. Parce que c’est Chanel, parce que c’est une façon différente de faire mon métier… » En trois ans, il a déjà quatre fragrances siglées du double C à son actif. Il y a d’abord poursuivi l’histoire de Chance avec une Eau vive, puis son premier Exclusif Misia (récompensé à de multiples reprises) qui sera suivi par Boy, et bien sûr, Numéro 5 l’Eau. Un travail complexe à aborder d’après lui. « On a trop dit que c’était le parfum le plus vendu au monde, explique-t-il. Alors qu’il faut le voir comme ce qu’il est : un parfum d’une originalité folle qu’il fallait écrire de façon plus contemporaine ». À la signature aldéhydée indispensable, le parfumeur a ajouté une note plus fraîche d’agrumes, un cœur floral avec une qualité d’ylang différente sur un fond santalé-vanillé. Une version très attendue, qui signera le début de la nouvelle ère des parfums Chanel.

1974 : naissance à Grasse 1994 : stage chez Chanel, découvre l’univers de la parfumerie 1995 : démarre sa formation chez Charabot 1997 : intègre IFF à New York 2001 : premier grand win avec le lancement d’Emporio Armani White for men de Giorgio Armani, co-écrit avec Carlos Benaïm. 2003 : rejoint le studio de création parisien d’IFF 2005 : signe Dior Homme de Dior et Flowerbomb de Viktor & Rolf (avec Carlos Benaïm et Domitille Bertier). 2013 : devient parfumeur intégré chez Chanel, alors que sont lancées ses dernières créations en équipe chez IFF : La Vie est belle de Lancôme, Repetto le Parfum…

Facebook
Twitter