Maisons de composition : à la recherche des molécules stars

©Takasago

L’avenir de la parfumerie est dans l’innovation. Les sociétés historiquement positionnées sur les molécules de synthèse (et les autres) fourbissent leurs armes avec des captifs de plus en plus performants qui viennent enrichir la panoplie du parfumeur. Ils permettent en outre de signer les jus et de les protéger de la copie.

Les molécules exclusives sont décidemment un atout maître dans les appels d’offres des marques. «Elles signent un parfum et le protègent de la copie», analyse Pierre-Yves Cariou, parfumeur senior chez IFF. La tendance ? «Les maisons conservent les molécules aussi longtemps que les parfumeurs le jugent nécessaire. Notre politique, aujourd’hui, consiste à les laisser le plus longtemps possible à la disposition des nez. Les clients nous demandent de plus en plus une forme d’exclusivité», reconnaît Olivier Cresp, parfumeur chez Firmenic.
 La maison de composition investit ainsi chaque année 10% de son chiffre d’affaire en R&D. Objectif : mettre sur le marché entre trois et cinq nouvelles molécules chaque année et valoriser les standards de la chimie, grands classiques de la synthèse.

 

L-CITRONELLOL (Takasago)

Sa signature : l-citronellol (l pour leavo) est une version plus élégante, plus fine et éclatante, du citronellol, note classique rosée issue de l’essence de géranium. «La différence entre ces deux molécules est à peu près la même que celle qui existe entre une rose ouverte et une rose fermée», selon Jean Jacques, parfumeur chez Takasago.

Acte de naissance : fabriquée grâce à la technologie de Takasago appelée «synthèse chirale», née du prix Nobel de chimie obtenu en 2001 par le professeur Ryōji Noyori, l’un de ses collaborateurs de longue date, cette molécule fête ses 20 ans cette année.

Où la trouve-t-on ? Fleur de Figuier (2013, Roger & Gallet), Gentlemen Only (2013, Givenchy), My Burberry (2014, Burberry), Gentlemen Only Intense (2014, Givenchy), L’Extase (2015, Nina Ricci).

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie : la société japonaise a développé la technologie dite «chimie asymétrique» qui permet de synthétiser un seul isomère (la chimie standard, elle, synthétise les isomères en les mélangeant). Résultat : «On obtient une molécule qui sent deux fois plus, un citronellol haute couture», explique le parfumeur Jean Jacques.

 

ISO E SUPER (IFF)

Sa signature : cette matière première «ronde» développe une odeur cédrée (effet bois propre, petit côté mine de crayon), avec une jolie facette florale-violette et cristalline.

Acte de naissance : né en 1975 des cerveaux des chimistes de la société américaine IFF, l’Iso E Super est apparu pour la première fois à peine un an plus tard dans le parfum masculin Z-14 Halston signé Bernard Chant (compositeur du classique Aromatics Elixir de Clinique). Mais c’est Fahrenheit de Dior qui l’a définitivement starisé en osant l’overdose.

Où la trouve-t-on ? Eternity (1988, Calvin Klein), Amarige (1991, Givenchy), Féminité du Bois (1992, Serge Lutens), Alien (2005, Mugler). Si on la supprime de la formule de La Vie est Belle de Lancôme, ce parfum perd son volume boisé si élégant. N’oublions pas que Geza Schoen, parfumeur berlinois hyper créatif installé Londres, en a fait le cœur battant de son Escentric 01 sorti en 2006 (Escentric Molecules).

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie : des effets boisés modernes, presque abstraits. «L’Iso E sert de liant dans une formule, un peu comme l’hédione pour les notes florales», explique le parfumeur Dominique Ropion. Cette molécule est l’une des plus fructueuse du marché. «On en vend plusieurs milliers de tonnes par an», reconnaît Judith Gross, directrice créative parfumerie fine Europe chez IFF. Le Timbersilk est une évolution plus ambrée et boisée de l’Iso E Super.

 

FIGOLIDE (Mane)

Sa signature : une odeur chaude et enveloppante, à la fois lactonique et verte, proche de la feuille de figue. «Elle rappelle l’odeur du lait de figue doublée d’une facette lait de coco», analyse Véronique Nyberg, directrice de la création et parfumeur chez Mane.

Acte de naissance : Mane est une maison historiquement tournée vers les ingrédients naturels. Dirigée par des chimistes, et sous leur impulsion, elle s’est orientée en 1998 vers la recherche de nouvelles molécules odorantes. À l’occasion d’une étude sur la figue lancée dans le sud de la France, les chercheurs découvrent une molécule chimique très intéressante qu’ils synthétiseront ensuite en laboratoire puis à l’échelle industrielle. Cette découverte débouche sur la création d’un captif (le brevet est déposé en 2004 pour une durée de vingt ans).

Où la trouve-t-on ? Les marques clientes de Mane refusent de revendiquer sa présence dans les formules mais elle figure dans la majorité des accords créés par la société. Elle semble néanmoins entrer dans la composition de Womanity Mugler.

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie : elle a ce petit côté sucré/salé intéressant. De plus, elle offre une troisième dimension à la composition, une texture duveteuse. Cette molécule se marie bien aux bois, auxquels elle apporte une touche verte hyper naturelle, et aux notes solaires salicylées.

 

JAVANOL (Givaudan)

Sa signature : cette molécule appelée santal cyclopropane développe un caractère boisé-santalé hyper crémeux mais aussi quelques facettes douces rosées-fruitées dans un esprit brillant-fusant assez cologne.

Acte de naissance : la rareté de l’huile essentielle de santal – et le prix élevé qui en résulte – explique pourquoi toutes les maisons de composition lui cherchent un substitut. Ce puissant ingrédient de parfum santalé a été inventé en 1996 à Dübendorf par Jerry Bajgrowicz, utilisé en 2000 en interne, puis commercialisé dès 2004. Historiquement, la société Givaudan, qui a commencé à développer des molécules en 1902, s’est positionnée très tôt sur les notes santalées (sandela en 1960, sandalore en 1976, ebanol en 1983).

Où la trouve-t-on ?
«Un peu partout dans les solinotes santalés évidemment, mais aussi plus largement soutenant les notes florales, boisées ou orientales aussi bien masculines que féminines», selon Yann Vasnier, parfumeur chez Givaudan. Elle est revendiquée dans Bang Bang (2011, Marc Jacobs) et Wonderwood (2010, Comme des Garçons).

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie : c’est clairement la molécule santalée la plus puissante de la palette des parfumeurs, la plus substantielle aussi. Elle peut donner un effet santalé mais également crémeux ou renforcer les notes musquées et boisées. «J’aime bien marier cette molécule au santal naturel album ou spicatum : elle devient alors un booster merveilleux», ajoute Yann Vasnier.

 

AMBROX (Firmenich)

Sa signature : l’Ambrox DL oscille entre des facettes marines, salées et minérales (très ambre gris finalement, qu’il a remplacé dans la parfumerie contemporaine) et des inflexions plus musquées, crémeuses et boisées propres. «L’Ambrox, avec sa ténacité infatigable, a d’abord été discrètement utilisé en traces comme “fixateur”. Aujourd’hui, avec son prix plus accessible, il est souvent mis en avant, avec de très hauts dosages, afin de jouer un rôle central ouvrant ainsi une nouvelle ère au sillage incomparable», détaille François-Raphaël Balestra, parfumeur, spécialiste des molécules chez Firmenich.

Acte de naissance : cette molécule a été découverte en 1950 par les chercheurs de Firmenich qui la synthétisent en laboratoire à partir du sclaréol, composant naturel de la sauge sclarée. Si l’Ambrox DL est 100% chimique, l’Ambrox Super, son évolution millésimée 2016 qui vient d’être présentée au WPC à Miami (voir encadré), est issu des biotechnologies (comme le Clearwood).

Où la trouve-t-on ? C’est dans Azzaro pour Homme (1978, Azzaro) que la molécule apparaît de façon significative. Elle apporte aussi sa magie et son effervescence à Light Blue (2001, Dolce & Gabbana), L’Eau des Merveilles (2004, Hermès), Another 13 (2010, le Labo) et Sauvage (2015, Dior).

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie : une animalité propre très addictive qui n’existait pas. «Firmenich a capturé la quintessence des notes ambre gris en développant toute une famille d’ingrédients : Ambrox, Ambrox DL, Cetalox», explique Pierre-Alain Blanc, maître parfumeur.

 

AMAROCIT (Symrise)

Sa signature : joyeuse, zestée, très juteuse et amère à la fois, cette molécule rappelle le note pamplemousse sans son aspect «soufré». Elle sait aussi rendre plus juteuses et plus naturelles les notes melon, kiwi, pamplemousse et fruit tropical.    

Acte de naissance : molécule artificielle aussi appelée methyl pamplemousse, elle a été inventée par un indépendant en 1983 avant que la société Haarmann & Reimer (devenue Symrise) en rachète la patente dans les années 1990. L’Amarocit a été démocratisée par le parfumeur Jean-Claude Ellena.

Où la trouve-t-on ? Dans In Love Again (1998, YSL), Terre (2006, Hermès), Play (2008, Givenchy), L’Eau de Pamplemousse Rose (2009, Hermès), Acqua Di Gioia (2010, Armani), South Bay (2013, The Different Company).

Ce qu’elle a apporté à la parfumerie :
«L’essence de pamplemousse a un côté limonène (orange) que n’a pas cette molécule, très fidèle à l’odeur du pamplemousse, de sa pulpe et de sa peau blanche», explique Émilie Coppermann, parfumeur chez Symrise. Elle offre une fraîcheur unique, aussi bien masculine que féminine, et un lift original. L’Amarocit répond au problème des furocoumarines (agents toxiques photosensibles) présentes dans l’essence pamplemousse.

Le muguet refleuri à Miami Forum réunissant professionnels de l’industrie de la parfumerie, fournisseurs et distributeurs de marques, le WPC (World Perfumery Congress) est l’occasion, tous les deux ans, de présenter les innovations en matière d’ingrédients. Lors de la dernière édition, qui s’est tenue à Miami du 13 au 15 juin 2016, Takasago a présenté un nouveau captif : le «bio muguet». «La législation européenne nous impose des restrictions sur le Lilial, qui apporte de jolies notes florales de muguet et de cyclamen aux compositions. Notre bio muguet, synthétisé à partir d’une enzyme naturelle, sert à créer un muguet qui a plus de bloom, un muguet plus ozonique, plus moderne, avec des facettes vertes et aldéhydées», explique Jean Jacques, parfumeur chez Takasago.

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