Les tensioactifs privés de mousse

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Indispensables dans les produits nettoyants car ils en produisent la mousse, ils sont accusés d’être irritants et décapants. Diminuer leur part dans une formule est un challenge de taille si l’on ne veut pas faire de compromis sur la sensorialité.

Même s’ils sont moins controversés que les conservateurs, les tensioactifs sont eux aussi sur la sellette. En cause ? Leur potentiel irritant. Or ils sont présents dans de nombreux produits, surtout moussants, les gels douche en tête. Lors d’une table ronde organisée par Dove (Unilever), des dermatologues ont assuré que, dans une vie, nous passons près de vingt-deux mois à prendre des douches. Et ils ont relevé un paradoxe : «Plus un produit lavant mousse, moins il est doux pour la peau», a déclaré Catherine Laverdet, dermatologue. La faute aux tensioactifs. Et le consommateur en est aujourd’hui conscient.

Aussi appelés surfactants ou agents de surface, ce sont des molécules amphiphiles : elles ont une tête polaire (qui correspond à la partie hydrophile) et une chaîne carbonée (partie hydrophobe). Selon la polarité, les tensioactifs peuvent être non-ioniques (doux, sans rinçage et moussant peu), cationiques (plutôt dans les conditionneurs), anioniques (courants et peu chers) ou amphotères (doux). «Ce sont avant tout des agents nettoyants et ils sont là pour décaper, même les plus doux», explique Arnita Wofford, directrice marketing EMEA du distributeur d’ingrédients Univar Personal Care. Elle cite notamment des surfactants anioniques comme le sodium lauryl sulfate (SLS) ou l’ammonium lauryl sulfate (SLA), simples à formuler et peu chers. Ces molécules fragilisent les cheveux secs et affadissent les colorations. «On observe plusieurs tendances autour des tensioactifs, dictées, comme souvent, par le consommateur, poursuit-elle. Leur part diminue car ils sont jugés irritants et responsables du dessèchement de la peau et des cheveux.» Ce recul est porté par des modes telles que les shampooings secs ou les capillaires sans sulfates. «On a vu émerger une offre low poo, totalement dépourvue de tensioactifs», explique la directrice marketing. Crèmes lavantes, cleansing conditioners…, ces produits sont plus doux, ils contiennent un pourcentage plus important d’agents conditionneurs, sont souvent formulés avec d’autres bases lavantes, mais ne moussent pas du tout. Or, l’utilisateur estime encore qu’un lavant doit mousser pour être efficace et les bulles participent même au plaisir d’utilisation. De plus, les tensioactifs permettent d’épaissir une formule. «Conserver les mêmes bénéfices avec et sans surfactants est un challenge», estime Arnita Wofford. Elle évoque la ligne Methocel de Dow Personal Care, à base de cellulose qui va «apporter de la viscosité à des formules sans sulfates qui peuvent être très liquides».

Produits annexes

Les marques n’ont donc pas d’autre choix que de repenser les formules. Lors de la reformulation de ses gels douche, Dove a expliqué avoir résolu l’équation pour davantage de mousse et de douceur. La marque d’Unilever a retiré le sodium laureth sulfate (SLES) et a utilisé de l’isethionate et du glycinate, qui ont une chaîne de douze carbones générant plus de mousse. Ils sont associés à la bétaïne de cocamidopropyle, peu irritante et adoucissante. Elle est suspectée d’être allergisante à cause d’impuretés issues de sa synthèse, mais celles-ci peuvent être éliminées, selon Dove.

Sans se passer totalement de ces molécules afin de conserver un effet nettoyant ou tout simplement moussant, l’offre des fournisseurs s’est enrichie de produits annexes. «Afin de diminuer la présence des tensioactifs, notre partenaire Kao Chemicals Europe a développé la ligne Akypo qui va booster la mousse et épaissir la texture, ou encore l’Amidet N qui va atténuer le potentiel irritant d’une formule», explique Arnita Wofford.

D’autres ajoutent des polymères, mais la directrice marketing met en garde sur «la difficulté d’en trouver qui soient suffisamment polyvalents et qui puissent épaissir une formule qui contienne moins de 7 ou 8% de surfactants ou celles qui renferment des particules en suspension». À noter qu’une formule classique en contient entre 7 et 12%. Pour répondre à cette problématique, Univar propose l’Aculyn Excel de Dow Personal Care, un épaississant qui donne du corps aux formules avec peu de tensioactifs. Pour aider les professionnels, Seppic a imaginé, à l’occasion de Cosmetagora 2016, une «Polymer toolbox» leur permettant de trouver le polymère adapté à leurs besoins, en mettant l’accent sur la sensorialité. On retrouve ainsi des polymères pour des applications moussantes, comme le Sepinov EMT 10 ou le Sepimax Zen.

L’autre reproche fait aux tensioactifs est qu’ils sont issus de la pétrochimie. Mais «l’offre naturelle a progressé», assurait Xavier Ormancey, directeur de la recherche d’Yves Rocher, en présentant la rénovation des produits de toilette Plaisirs Nature avec des formules plus naturelles. La R&D de la marque est pratiquement partie d’une feuille blanche, ce qui a permis de choisir les tensioactifs avec soin.

Eco-friendly

À l’image d’Yves Rocher, de plus en plus de fabricants se tournent vers une offre eco-friendly, d’autant qu’elle s’est étoffée. Naturex, par exemple, a développé un extrait de quillaia (Quillaja saponaria), aux vertus moussantes grâce à sa richesse en saponines, qui peut être utilisé comme surfactant naturel non-ionique. Chez Univar, Arnita Wofford évoque «les EcoSense de Dow Personal Care, des tensioactifs non-ioniques de la famille des glucosides, d’origine végétale et renouvelable». L’été dernier, BASF et Solazyme ont innové sur le segment avec le lancement d’un dérivé d’huile de microalgue, une bétaïne algale commercialisée sous le nom de Dehyton AO 45. Il peut être utilisé en alternative à la bétaïne de cocamidopropyle dans les produits nécessitant des tensioactifs doux. Les formules moussantes de demain sont portées par la vague verte.

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