Vol : les enseignes attendent plus des industriels

Erwin Wodicka/Getty Images

Les produits de maquillage et les lames de rasoir sont les premières cibles de la démarque inconnue. Si le marquage à la source des produits progresse, la lutte contre le vol reste largement du ressort des distributeurs.

«Entre 1995, époque où j’étais chef de produit en parfumerie, et 2016, il ne s’est rien passé. Les industriels n’ont fait aucun travail sur la protection des produits», s’insurge Stéphane Sinopoli, aujourd’hui propriétaire d’un magasin Intermarché à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine). Or «la question de la protection des produits freine le développement du rayon beauté dans les points de vente. Les adhérents sont frileux car ils savent qu’il y a beaucoup de vols», affirme celui qui fut patron du groupe DPH de l’enseigne pendant deux ans. Avec leur petite taille et/ou un prix facial élevé, les cosmétiques sont faciles à dérober et leur revente aisée. Or la protection des produits reste très largement du ressort des distributeurs, les fournisseurs et les marques ne s’étant que partiellement emparés du problème. «Nous devons étiqueter tous les produits pour les protéger», confirme Jean-Philippe Wincker, cofondateur de Bleu Libellule. Chez Auchan, un service interne appose un système antivol sur les articles de maquillage vendus sous blister. «Ce type d’emballage étant appelé à disparaître, les fournisseurs n’ont pas développé de dispositif spécifique», remarque Vincent Cardon, directeur du marché beauté parfumerie de l’enseigne nordiste. Du coup, nombre de produits comme les gels douche ou les shampooings ne bénéficient pas de protection ou sont marqués de façon aléatoire, leur valeur marchande relativement faible et leur taille en faisant des produits moins dérobés.

Radiofréquence 8,2 MHZ

Engagées dans la valorisation de leur offre beauté, les GMS s’orientent vers des concepts de vente de produits de maquillage en nu pour permettre aux consommateurs le libre toucher. Leclerc ou Auchan ont ainsi sauté le pas avec une présentation sans blister. Conséquence : le marquage des produits devient d’autant plus crucial. «Un des prérequis d’Auchan pour multiplier le maquillage nu dans les hypermarchés était que les articles soient protégés, explique Vincent Cardon. Nous avons réclamé aux fournisseurs qu’ils soient sleevés et protégés par une puce radiofréquence.» La technologie radiofréquence 8,2 MHZ est en effet majoritairement employée par la grande distribution. «Nous travaillons avec les services marketing des marques pour déterminer l’endroit le plus approprié pour poser l’étiquette afin de ne pas nuire au design du produit, précise Johann Chapron, responsable protection à la source chez Checkpoint Systems France. L’étiquette est soit apposée simplement, soit dissimulée derrière une étiquette trois volets ou un capuchon.» Aujourd’hui, le maquillage vendu en nu fait l’objet d’une protection à la source quasi systématique en grande distribution. Cela a fait l’objet d’un vaste chantier l’oréalien. Ce type de protection devrait prendre de l’ampleur, ne serait-ce qu’en raison de l’évolution des points de vente, avec des concepts de plus en plus ouverts. «L’accès et la sortie sont facilités. Il y a de moins en moins le barrage des caisses dans les supermarchés, observe Fabien Rambaud, senior manager chez Kurt Salmon. Cela complique d’autant la détection du vol. À Paris, cela devient extrêmement difficile d’être rentable sur les cosmétiques et le maquillage.» Les magasins de proximité n’hésitant pas à enfermer dans des vitrines les produits les plus sensibles comme les lames de rasoir.

Outre des problèmes de coût, subsistent des freins technologiques qui entravent la généralisation de systèmes antivol à la source. La taille des produits joue, bien sûr. «Plus l’antivol couvre une surface importante, plus il est efficace», souligne Vincent Cardon. Les prestataires offrent aujourd’hui une large palette de solutions. «Checkpoint propose des étiquettes radiofréquence parmi les plus petites du marché, les 10EP et 37-10EP, permettant une intégration plus facile», assure Johann Chapron. Mais cette technologie présente une incompatibilité avec certaines matières, métal et radiofréquence ne faisant pas bon ménage.

Agents de sécurité

Pour beaucoup, l’avenir réside dans la RFID (radio-fréquence identification) qui non seulement protège les produits, mais permet leur traçabilité et une meilleure gestion des stocks. Decathlon ou Nespresso l’ont déployée dans leurs points de vente. Cela n’est pas encore le cas dans le secteur beauté, mais «le marché pousse dans ce sens», estime Johann Chapron. De plus, les antennes de détection n’étant pas fiables à 100%, la lutte contre le vol passe aussi par de la vidéosurveillance et par du personnel. «La présence d’un agent de sécurité dissuade les voleurs occasionnels, atteste Lionel Boudet, directeur commercial de Securitas Distribution. Le taux de démarque inconnue est beaucoup plus élevé dans les magasins où il n’y en a pas.» La mobilisation des vendeurs est également nécessaire, même si une part de la démarque est le fait du personnel. «Chez Sephora, entre l’agent de sécurité et le personnel de vente, le client est rarement seul. Cela permet de limiter la fauche», estime Fabien Rambaud. Cependant, «c’est un sujet sur lequel il faut sensibiliser les équipes en permanence», conclut Jean-Philippe Wincker.

La démarque inconnue contenueLa démarque inconnue a régressé en France, selon le baromètre annuel de Checkpoint Systems. Elle est passée de 1,09% du chiffre d’affaires en 2013-2014 à 0,81% en 2014-2015. Mais le vol reste à des niveaux élevés : à l’étalage, il représente 44% du total de la démarque inconnue et le vol interne, 35%. Dans le même temps, les investissements dans les dispositifs de prévention ont augmenté. Les grands magasins (1,20%) et les hypermarchés (1,12%) sont les formats les plus touchés. Dans le rayon beauté, le taux est de l’ordre de 2,5% en moyenne et jusqu’à 3% en supermarchés, avance Fabien Rambaud, senior manager chez Kurt Salmon. Chez Auchan, la démarque inconnue dans ce secteur avoisine 2%. Jean-Philippe Wincker, lui, fait état d’un taux moyen annuel un peu en dessous de 2% pour le réseau Bleu Libellule. Seule une vingtaine de magasins sur les 120 du parc est aujourd’hui équipée d’antennes de détection. Les produits les plus volés en hygiène-beauté ? Les lames de rasoir, le maquillage, les crèmes pour le visage. «Les accessoires de beauté et de coiffure sont également très prisés et peuvent entraîner des vols d’impulsion», relève Vincent Cardon, directeur du marché beauté parfumerie chez Auchan.

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