Barbara Lavernos, Madame Loyal

Iris Hatzfeld/Agent 002 pour Cosmétique Mag

Nommée fin 2014 à la tête des opérations du groupe L’Oréal, elle pilote les 44 sites de production du groupe, la stratégie des achats, la conception produits ainsi que toute la chaîne logistique. De toutes les entreprises du CAC 40, elle est la seule femme à occuper un tel poste. Le résultat de vingt-cinq ans de fidélité au géant français.

La seule infidélité qu’on lui connaisse est d’avoir abandonné son bon vieux paquet de cigarettes pour lui préférer une version électronique. Sa vapoteuse est devenue un signe distinctif que Barbara Lavernos promène en toute occasion, de son élégant bureau de Saint-Ouen aux salles de réunion du comité exécutif de L’Oréal. Outre un geste de santé, l’adoption de cet accessoire est une preuve de plus de la capacité de cette femme de 46 ans à saisir au vol toutes les opportunités, à embrasser toutes les révolutions. Logique, pour quelqu’un né en 1968…

L’usine 4.0

Et justement, des révolutions se préparent que la nouvelle patronne des opérations de L’Oréal compte bien anticiper. D’abord, la nécessité de produire de façon responsable : «Le développement durable n’est plus une option, mais une condition nécessaire. Fin 2015, nous avions déjà neuf sites neutres en émission de carbone, l’objectif est d’en avoir 100%», indique-t-elle. Ensuite, la digitalisation du monde. Barbara Lavernos sait les challenges que représentent la beauté connectée ou l’industrie 4.0. «Pour nous, aux opérations, la disruption digitale est un séisme de l’ordre de la révolution industrielle du XIXe siècle. On vit un moment de transformation technologique à vitesse ultra-accélérée.» Une nécessaire adaptation qui la galvanise.

Il faut dire que Barbara Lavernos est du genre hyperactive. Difficile pour elle de passer plus de deux mois sans aller sur le terrain. «Je suis une femme concrète, j’ai besoin d’un ancrage dans la réalité, de marcher dans nos usines et celles de nos fournisseurs», confirme-t-elle. Depuis toujours, les sites de production la fascinent. «L’usine est un monde très organique, une cellule vivante structurée qui fonctionne grâce à la chimie des individus». Pourtant, lorsqu’elle est nommée à la direction du site de Ram-bouillet, à seulement 33 ans, certains de ses proches y voient «une vraie vacherie». À l’époque, elle est la plus jeune L’oréalienne à piloter une usine. Une femme, qui plus est. C’est dire qu’elle était attendue au tournant. «Être une femme, dans mon job, n’a jamais été compliqué pour moi, j’ai conscience que ça l’a été parfois pour mes interlocuteurs», admet-elle. Elle accepte désormais son rôle de modèle féminin. «Au sein de L’Oréal, cela n’a jamais été un phénomène. Aux opérations, c’est le cas de 50% des collaborateurs et de 35% des comités de direction», relève-t-elle. Il n’existe néanmoins pas d’autre patronne des opérations dans le CAC 40…

Quand d’autres, à ce niveau, ont joué la carte de l’austérité, Barbara Lavernos a préféré la performance et l’humour. Le monde d’hommes dans lequel elle évolue a par ailleurs influencé son look, mélange de vestiaire masculin – tailleur-pantalon, chemises à jabot – et d’ultra-féminité – talons hauts quasi-systématiques, rouge à lèvres éclatant. Un style venu avec le temps, la maternité – elle a un fils de 11 ans – et les rencontres. Particulièrement celle d’Alix Hubin, la patronne de Somater Conditionnement : la façon dont cette mère de trois enfants à la tête de trois usines a su garder sa féminité a aidé Barbara Lavernos à libérer la sienne.

«Négociatrice hors pair»

La plupart de ses interlocuteurs ont une anecdote ou un surnom à partager à son égard. Des termes reviennent souvent : «brillante», «loyale» (envers son entreprise et ses fournisseurs), «fidèle», «négociatrice hors pair». À ses débuts aux achats, alors qu’elle travaillait encore sous son nom de jeune fille, Dupuis, on la surnommait Duprix. Mais déjà, ce qui les marque tous, c’est sa rapidité d’analyse : «On l’appelait Pentium 10», note un fournisseur. «Elle a révolutionné l’approche des achats, elle a su bousculer les organisations», souligne Stéphane Tondenier, vice president business development chez GCS, spécialiste des bouchons (en cours de rapprochement avec RPC). Encore aujourd’hui, dans son bureau, un livre placé en évidence résume son mode de pensée : «Smart simplicity», ou comment simplifier les choses les plus complexes en six leçons. Depuis fin 2014, cette approche différente qui la caractérise est mise à profit pour repenser l’ensemble de la chaîne l’oréalienne : «J’ai pris un nouvel angle et inversé le schéma de nos flux. Aujourd’hui, je pars du consommateur et je remonte toute la chaîne. Ce qui m’importe, c’est la valeur perçue par le client», indique-t-elle.

Noces d’argent

En tant que directrice générale des opérations, elle dirige la machine de guerre de L’Oréal, de la conception produit à la livraison aux plateformes des distributeurs – voire aux particuliers –, en passant par le sourcing et la production. «De l’encapsulation d’un rêve, jusqu’à transformer une maquette en millions de produits et en orchestrer le lancement», traduit la patronne avec ses mots. Au total, 19 900 employés dans 67 pays, et 44 usines. Pour piloter tout ça, elle s’appuie sur les 17 personnes qui composent son comité de direction. «Un mix de très grands fidèles comme Frédéric Heinrich ou Martine Nicolas, de new joiners à l’instar de Frédéric Ciuntu, arrivé en juin dernier comme directeur de l’immobilier, et de personnes entrées dans le groupe par le jeu des acquisitions, comme Philippe Thuvien, ancien d’Yves Saint Laurent», décrypte Barbara Lavernos, qui rappelle qu’avec une ancienneté moyenne de vingt ans dans ce cercle proche, son parcours n’est pas unique chez L’Oréal. Attachée au groupe depuis 1991, elle assure y vivre «une histoire de fidélité». «Ce qui me plaît, c’est l’incroyable stimulation permanente, ce coefficient de foisonnement qui apporte un côté Rubik’s cube à mon quotidien.» Un mariage heureux et toujours passionné à l’heure de célébrer leurs noces d’argent.

Dates clés1991 : ingénieur chimiste diplômée de l’École des Hautes études industrielles (HEI), Barbara Lavernos est embauchée comme acheteur packaging chez L’Oréal.1997 : elle est nommée responsable développement pour la division Produits grand public.2001 : à 33 ans, elle prend la direction de l’usine de Rambouillet.2004 : directrice générale des achats du groupe L’Oréal2012 : elle s’envole pour la direction générale du travel retail L’Oréal Luxe, avant de gérer la globalité de ce «sixième continent» un an plus tard.novembre 2014 : elle prend la direction des opérations de L’Oréal et devient membre du comité exécutif.

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