Chris de Lapuente, l’homme fort de la beauté

Iris Hatzfeld/Agent 002

Depuis cinq ans à la tête de Sephora, patron de toutes les marques Parfums & Cosmétiques de LVMH depuis près d’un an, l’ancien proctérien est incontestablement un homme fort de la beauté. Retour sur un parcours inattendu et réussi.

«Retired and having a bloody good time»… C’est ainsi que Chris de Lapuente définit, sur LinkedIn, les six mois (octobre 2010-mars 2011) qui se sont écoulés entre son départ de Procter & Gamble et son arrivée chez Sephora. Où a eu lieu cette pause ? «Paradise» répond le même site… Un chasseur de têtes salue au passage «cette capacité à décrocher, si rare chez un grand patron». Il fallait sans doute ces six mois pour décider d’un réel changement de cap dans une carrière qui semblait destiner cet Anglo-Néerlandais à devenir un roi des produits de grande conso et non à passer de l’autre côté de la barrière. De l’industrie au retail, le défi peut être dangereux. L’exemple de Lars Olofsson, autre champion des PGC en tant que vice-président exécutif de Nestlé arrivé à la tête de Carrefour, est là pour en illustrer la difficulté. L’histoire aura en effet duré moins de quatre ans. Mais le patron de Sephora ne voit pas les choses de la même manière. En juin 2013, recevant de CosmétiqueMag l’Oscar du distributeur de l’année, une des rares occasions où il s’exprimait, et répondant à une question sur l’apport de son parcours d’industriel dans le monde du retail, il rappelait : «J’ai passé vingt-sept ans à construire des marques et des équipes. Je suis obsédé par l’innovation et le développement des marques et des individus». Et l’histoire prouve qu’il a su réussir ce changement. Si bien qu’un pro du recrutement note que «LVMH est aujourd’hui le seul groupe qui invente des talents dans le luxe.»

Le choc des cultures

Ce virage n’était pas le seul challenge. Quand il est nommé PDG de Sephora et membre du comité exécutif de LVMH, il intègre un groupe de luxe où la culture latine est dominante. Or il est anglo-saxon et vient du leader mondial de la grande consommation. Entré chez Procter & Gamble en 1983, il y a effectué une brillante carrière, très internationale. Comme le rappelle un collaborateur d’alors, «il a fait gagner les capillaires de Procter, réussi la globalisation de Pantène et de Head & Shoulders». Il en devient même, précise le communiqué de LVMH lors de son arrivée, «le plus jeune président jamais nommé par Procter & Gamble, en prenant la direction du département Haircare». C’est aussi là qu’il a dû rencontrer Antonio Belloni, proctérien de 1978 à 2001 et aujourd’hui directeur général délégué de LVMH, tout comme Paul Polman, le CEO d’Unilever qui a lui aussi travaillé dans le groupe américain, de 1979 à 2005.

Enfin, au-delà de ce changement de culture, Chris de Lapuente succédait à Jacques Lévy, patron charismatique de Sephora, chouchou de ses équipes et qui avait redonné son lustre à l’enseigne. Mais peut-être pas l’organisation que demandait son expansion. En ce qui concerne cette expansion, le nouveau boss suit les traces de son prédécesseur. Même si LVMH ne donne aucun chiffre sur l’enseigne intégrée à sa division Distribution sélective (9,53 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2014, soit une croissance organique de 8%), qui comprend notamment DFS, chaque publication marque sa progression. Ainsi, en 2014, le groupe déclare : «Sephora réalise une année exceptionnelle et continue de gagner des parts de marché. Les performances sont particulièrement excellentes en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et en Asie. Les ventes en ligne sont en forte croissance, soutenues par des fonctionnalités mobiles innovantes. L’expansion du réseau de magasins se poursuit […]. L’offre de produits s’enrichit de nouvelles marques, une diversité qui ne cesse de donner à Sephora une beauté d’avance».

Le retail et les marques

Et lors de l’assemblée générale sur le même exercice, Bernard Arnault, son PDG, évoque «un grand succès qu’il faut saluer» à propos d’un «Sephora qui, avec Chris de Lapuente, caracole en tête». Des commentaires assez élogieux pour qu’en interne, un bon observateur assure qu’il est «le gars qui monte»…

Mais l’absence d’organigramme ne facilite pas la lecture du fonctionnement du groupe. Et c’est dans une relative discrétion qu’en mai dernier Chris de Lapuente est devenu le boss des Parfums & Cosmétiques (3,71 milliards d’euros, +7% en 2014), le référent pour toute la beauté, y compris l’emblématique Christian Dior, même si cela doit se faire «dans l’indépendance des maisons», assure le même expert de LVMH. Cette fin du binôme retail-marques suscite des questions. En externe, bien sûr, les fournisseurs s’inquiétant d’un (très) grand client qui serait juge et partie. C’est sans doute particulièrement vrai en France où l’enseigne est l’archi-leader d’un sélectif en petite forme et poursuit sa conquête (environ 320 portes à fin 2015 contre 200 en 2011). D’autant plus leader que les données connues ne prennent pas en compte ses exclusivités ni son e-commerce, deux de ses points forts. Et Chris de Lapuente est aux premières loges pour repérer les indies qui cartonnent à travers le monde et pourraient devenir les marques à racheter.

En interne, cette promotion suscite aussi des amertumes ou au moins des regrets. Le patron est moins directement présent, d’autant moins qu’il a embauché des présidents de région. Ainsi la zone Europe Moyen-Orient est présidée depuis un an par Stephan Borchert, un ex-Douglas. Mais l’homme a des atouts pour faire passer la pilule : «Il est smart, rapide, il a du bon sens et une extraordinaire capacité de synthèse», assure un ancien proctérien. «On a le droit à l’erreur dans un style managérial très ouvert. Il adore essayer, débride la créativité», selon une spécialiste des RH. L’expérience de Sephora Flash en est sans doute l’illustration.

Dates clés1982 : bachelor of Science Economics de l’université de Buckingham1983 : arrivée chez Procter & Gamble1999 : vice president/general manager Royaume-Uni Irlande2004 : group president global haircareOctobre 2010-mars 2011 : une pause2011 : CEO de Sephora et membre du comité exécutif2015 : chairman et CEO monde de LVMH Perfumes & Cosmetics et de Sephora

Facebook
Twitter