Y a-t-il une vie sans la praline ?

Tuned_In/Getty Images

«La vie est plus douce si on la prend côté sucré.» Suivant cet adage, la parfumerie s’est entichée d’une note gourmande qui fait saliver les accords d’à peu près toutes les marques.

On en trouve même dans FlowerbyKenzo L’Élixir. Une note praline (mariée, certes, à la très chic absolue vanille Bourbon) chez Kenzo, maison de parfum qui cultive volontiers, et depuis toujours, la transparence et le quant-à-soi olfactif. Étonnant ? Pas tant que cela. Signe plutôt que l’appétence pour cette note est désormais universelle (le succès de La Vie est Belle au Moyen-Orient prouve que nul n’y est indifférent). La note régressive de praline rappelle l’odeur du sucre grillé, de l’amande, de la noisette, celle de la barbe à papa ou du gâteau aux fruits (légèrement trop cuit).

Le sourire de la parfumerie

C’est Thierry Mugler qui en fait une star en 1992 en jouant la démesure, l’excès, l’overdose. Le maître parfumeur Olivier Cresp, qui a composé Angel, avait travaillé plusieurs années avec des aromaticiens de Firmenich, aux États-Unis, et avait découvert dès 1976 l’ethyl praline (dénomination maison) : «J’y ai tout de suite vu une nouvelle vanilline. Outre l’évocation des fêtes foraines et de l’odeur de barbe à papa, l’idée révolutionnaire d’Angel était de créer un parfum fait de paradoxes et de contrastes». Contraste entre un paquet de patchouli et cette boule de praline mariée à la vanille et aux fruits rouges.

En cuisine, la praline s’obtient à partir d’amandes rissolées dans du sucre. Mais qu’est-ce qui se cache derrière cette note «pralinée» célébrée depuis vingt ans par le marché du parfum ? Le maltol d’abord (veltol chez IFF), molécule isolée en 1969 par les laboratoires Pfizer dans l’essence de mélèze et les épines de pin, et qui a d’abord été un exhausteur de goût. Elle joue en cœur quand l’éthyl-matol (sa forme XXL), lui, est davantage une note de tête. La praline a au moins trois qualités : donner un signal «sympathique» à la consommatrice et de la puissance à n’importe quel parfum (exigence numéro un des clients aujourd’hui) et cela pour pas très cher. «L’olfaction est un sens primaire : lorsqu’on sent un parfum, on éprouve d’abord le besoin de se faire plaisir», constate Anne Flipo, parfumeur chez IFF qui a composé La Vie est Belle (Lancôme) avec Olivier Polge et Dominique Ropion. «Il y a six fois plus de veltol dans cette formule que dans Angel ! Mais le choix de l’iris n’est pas anodin : il tempère la gourmandise», poursuit Anne Flipo. Voilà ce que nous a appris Angel (et sa forte dose de patchouli qui dompte le côté sucré) : il est impératif de marier les notes sirupeuses à de belles matières premières naturelles élégantes, comme le patchouli, l’iris, la rose et des notes fraîches (bergamote notamment). Tous les grands succès gourmands reposent sur cet équilibre délicat qui évite l’écueil de l’écœurement : la praline associée à la cerise (La Petite Robe Noire, Guerlain), au caramel et au litchi (Sì, Armani) ou à la réglisse (Loverdose, Diesel).

L’art de la gourmandise élégante

Autre grand succès du moment, La Nuit Trésor, version «gourmandisée» du blockbuster de Lancôme qui déifiait la rose. Christophe Raynaud, parfumeur de Firmenich, y a mis vingt fois plus d’ethyl praline que dans Angel, en association avec une vanille gousse qui «assèche cette note gourmande litchi-praline et qui l’“animalise”». Même chose pour Valentina Pink (Valentino), joli cœur rose-pivoine sur son fond ambré-praliné. Avec Sweet Praline (Mizensir), le maître parfumeur de Firmenich Alberto Morillas (qui vient de lancer sa propre marque de parfums rares) a trouvé une voie vers une note ni collante, ni sirupeuse, gustative plus que gourmande : un accord framboise et une touche baumée, un peu caramélisée, de benjoin. Il imagine une note de parfumeur et pas de confiseur qui vient sucrer délicatement un jasmin sambac de Chine.

La niche reste réfractaire On a beau chercher d’autres exemples, rarement une note aura autant «colonisé» les formules. En dehors de la niche – toujours réfractaire –, toutes les maisons y goûtent, y compris Prada avec Candy et son effet caramel poudré. Si la maison des élégances ne revendique pas la praline, on en trouve dans la formule : le benjoin à lui tout seul ne serait probablement pas en mesure d’apporter cette gourmandise ! «On a beau proposer des notes addictives nouvelles – telles que des notes noires maltées, “pyrazinées” (grillées, rôties) de pop-corn et de noisette, des notes miel ou lait –, les marques, irrésistiblement, nous ramènent toujours à la praline, sorte de valeur sûre ou de porte-bonheur», constate Christophe Raynaud.

Les nouvelles gourmandises

On sait que les arômes nourrissent la parfumerie depuis Angel et son accord praline-vanille-cacao-patchouli. Chez Firmenich, Smell the taste est une approche mariant les deux univers : partir d’un arôme et le traduire en base d’ingrédient pour la parfumerie. «Notre Chantilly STT, au cœur de White Musk Libertine de The Body Shop, est utilisé par tous les parfumeurs de la maison», explique Vincent Schaller. Inspiré de la recette originale de la crème Chantilly, cet accord maison vanille-caramel est aérien, crémeux et laiteux. «Selon moi, il pourrait bien remplacer la vanilline», ajoute le parfumeur. Dans la collection Smell the taste, on trouve aussi un cappuccino, un spéculoos, un caramel (très Carambar). Autres pistes de recherche : les fruits d’eau (notamment un melon de Cavaillon), les fruits exotiques juteux (le pitanga du Brésil), le fruit de cajou et le kiwi. «Je travaille aussi sur des notes salées : le beurre de cacahuètes et les crackers», conclut Vincent Schaller.

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