Start-up : de l’incubation à la cession : un parcours risqué

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Si la réussite, parfois fulgurante, de certaines start-up fait rêver, leur parcours n’en est pas moins parsemé d’embûches. Une bonne idée ne suffit pas, il faut la développer au bon moment, avec une gestion serrée et sans compter son temps.

(Phase 1 : de la gestation au grand saut)

 

Gestation

Le virus de la start-up frappe parfois tôt, mais son délai d’incubation est souvent long. Carol-Ann Lovera et «sa meilleure amie» Sophie Blin ont eu «l’envie de monter leur boîte dès le début», la future Bloomup, lors de leur rencontre sur les bancs de l’Inseec. Elles avaient 22 ans. Les créateurs de Romy, Thomas Dauxerre et Morgan Acas, ont «commencé à réfléchir à travailler ensemble en 2008». Les deux amis de l’ESC Troyes veulent «créer leur rêve plutôt que de contribuer au rêve d’un autre». L’idée de «travailler ensemble» germe en 2008, après trois petites années de salariat ; l’un chez Decathlon, l’autre chez Zadig & Voltaire. L’idée – la création d’une machine de soins sur mesure – ne portera ses fruits qu’en 2012.

 

Maturation

Cette phase de réflexion d’un projet de start-up est essentielle. Carol-Ann Lovera et Sophie Blin ont traîné leurs guêtres dans la grande conso pendant vingt ans – Carrefour et Sephora, pour la première, Coca-Cola et SC Johnson pour la seconde – avant de se lancer dans l’aventure entrepreneuriale. «Un jour, nous avons fait la liste des rêves qu’il nous restait à réaliser», raconte Carol-Ann. Les deux jeunes femmes ont alors 37 ans, de l’optimisme à revendre et deux enfants chacune. Sur leur liste figurent deux projets de vie : habiter dans une maison à Cassis, petit port proche de Marseille, et créer leur propre société. «On a foncé. Il fallait le faire», reconnaît aujourd’hui Carol-Ann Lovera. La feuille de route est déjà bien écrite. Il s’agit de monter une société d’import et de distribution de marques de produits de beauté. C’est Bloomup. Cette structure financera ensuite la création de leur marque «avec des codes de design, pas trop chère». Trois ans après, elles lancent Energie Fruit.

 

Préparation opérationnelle

Anne Rossignol-Castera a fondé Oléos en 2010, après «un parcours de recherche appliquée» et avoir dirigé le développement de l’Iterg (institut de recherche sur les corps gras situé près de Bordeaux). «J’avais 50 ans. Et tout de suite j’ai trouvé que c’était une force et non une faiblesse», estime cette biochimiste. Car la suite exigera de l’entregent. Son expertise technique sera un atout, bien entendu. Ses relations avec de grands noms des cosmétiques lui seront aussi fort utiles. Cette phase préparatoire dure trois ans «pour observer le marché, mettre au point son produit, en tester l’idée auprès de potentiels clients et le breveter». Et démissionner. «C’était le 30 mars 2010», se souvient Anne Rossignol-Castera.

 

Déposer et protéger sa société

Le choix du statut de SAS s’impose. La société par action simplifiée est le statut le plus flexible qui permettra d’accueillir de nouveaux actionnaires, lors d’une levée de fonds, et de gérer au mieux la cession de droits sociaux. Il faudra aussi déposer les brevets des produits inventés.

 

Le grand saut financier

«Un entrepreneur ne regarde pas son salaire, il rêve et se démène pour que son rêve aboutisse», observe Guive Balooch, vice-président du L’Oréal Technology Incubator, incubateur de technologies du groupe, installé en Californie. «La première année, nous ne nous sommes pas payées», admet Carole-Ann Lovera. Ce fut le grand saut. Les deux fondatrices de Bloomup créent leur entreprise avec leurs propres économies, soit «5 000 euros chacune». Elles entreprennent de démarcher des banques. Leur société exige un fonds de roulement important pour pouvoir acheter et stocker les marques qu’elles distribuent. Mais le recours bancaire se révèle fastidieux. Et décrocher des aides pour création d’entreprise auprès des collecti-vités locales s’avère «trop long». Finalement, l’une des six banques qu’elles ont contactées leur accordera un crédit. Les fondateurs de Romy ont eux aussi fait appel à des emprunts, notamment auprès de BPIFrance (la Banque publique d’investissement) et de l’incubateur technologique de Reims, ville dont ils sont tous deux originaires. Ils démarrent avec 100 000 euros. Mais leur recherche & développement en exige 350 000.

 

(Phase 2 : du financement au premier million)



Choisir ou non un amorçage avec levée de fonds  

La levée de fonds peut être l’une des étapes clés de la start-up. Cette cagnotte assortie d’une dilution de la part des fondateurs n’est pas toujours nécessaire. Pour l’heure, ni Oléos ni OxiProteomics n’en éprouvent le besoin. Depuis sa création il y a cinq ans, tout le développement d’Oléos est financé sur ses propres deniers. Créée fin 2014, OxiProteomics vit, elle, sur ses 50 000 euros de fonds propres. Pour d’autres start-up, des fonds d’amorçage ont été nécessaires. «Il s’agit alors d’aider l’équipe à se positionner de manière ambitieuse sur le marché», explique Vincent Deltrieu, directeur de l’investissement et associé du fonds Innovacom, entré au capital de Feeligreen au côté de SEB Alliance. Cette amorce a été réalisée un an seulement après la création de la société par Christophe Bianchi (Feeligreen). «Nous intervenons généralement au côté de l’entrepreneur au début de l’histoire, jusqu’à l’apparition de la profitabilité de la société», explique François-Xavier Meyer, directeur des participations de SEB Alliance. Chez Romy, la première levée de fonds a également été très précoce. Et conséquente : la jeune société a levé 1,3 million d’euros auprès de la BPI, de la région Champagne-Ardenne et du fonds Carvest. «C’est un moment important, souligne le manager. Il faut vérifier que le couple entrepreneur-investisseur peut fonctionner.»

 

Les bonnes fées

Salons, prix et autres opérations de relations presse, les start-up ne ménagent pas leur peine pour se faire connaître, décrocher leurs premières références et, in fine, s’imposer. La chance joue aussi. Le réseau également. Les bonnes fées se penchent souvent sur le berceau. «Un fonds d’investissement n’apporte pas que du capital. Il conseille également, offre des possibilités de connexion avec des partenaires industriels. Dans le capital-risque, les échanges sont très réguliers, notamment lors de l’embauche de collaborateurs pour identifier ensemble les bons profils», avance François-Xavier Meyer.

 

Tour de financement n°2

Après l’amorçage, les fonds d’investissement peuvent apporter des fonds propres à une start-up afin de développer son activité. Ils sont souvent destinés au recrutement, aux premiers pas de l’entreprise à l’étranger, ou à tout autre budget nécessaire à son expansion. Née en juillet 2013, avec l’appui de la BPI, Glass Surface Technology devrait en passer par là «pour financer sa croissance», explique son fondateur, Christophe Wagner. Feeligreen devrait également aborder cette phase. Selon Vincent Deltrieu, chez Innovacom, ce sera cette année. Cette étape est longue. «Elle peut durer de six à douze mois», de l’avis général. Tout comme la première levée de fonds, elle s’appuie sur un business plan validé par les nouveaux actionnaires. Ces derniers fourniront une lettre d’intention. Un nouveau pacte d’actionnaires devra alors être signé pour régir leurs relations.



Success-story

Le premier million d’euros de chiffre d’affaires est un seuil symbolique dont tous les entrepreneurs se souviennent. «C’est une charnière, paraît-il», rapporte la fondatrice d’Oléos. Une start-up bascule alors dans un autre monde, celui de la gestion. C’est l’une des phases les plus stressantes pour les entrepreneurs. Il s’agit alors de dégager ses premiers bénéfices avant de décrocher le statut de success story.

 

Case optionnelle : la transmission

Pour certains, l’ultime réussite réside dans la cession de leur entreprise. On parle alors de valorisation. Certains fonds d’investissement sont d’ailleurs spécialisés dans la transmission de start-up. Parmi eux figure, depuis 2010, Amundi. Les entrepreneurs espèrent alors «faire fortune». «Mais, au fond, ma plus grande fierté aura été d’avoir créé des emplois», conclut Anne Rossignol-Castera.

«L’esprit d’entreprenariat est à la mode»

Interview de Jean-François Delplancke, professeur à l’ESCP, co-auteur de L’Oréal, la Beauté d’une stratégie, avec Béatrice Collin, Doyen de la faculté d’ESCP Europe, aux Éditions Dunod

Vous soutenez que L’Oréal a conservé un esprit de start-up. Comment y est-il parvenu ?

Jean-François Delplancke : Tout ressort de l’histoire L’Oréal. Son fondateur, Eugène Schueller, est un inventeur et un entrepreneur. Il intègre ce qui est devenu Chimie ParisTech et fonde son entreprise en 1909. Il démarche alors les coiffeurs et révolutionne le monde de la coloration. Sa société voit le jour rue d’Alger à Paris, ce n’est pas si loin du Sentier et des start-up qui y prolifèrent aujourd’hui. Cette création s’est faite grâce à son association avec André Spéry, un comptable qui lui apporte des fonds. Toute chose que ne renierait pas un jeune entrepreneur 2.0, n’est-ce pas ? Le parallèle de ce début de siècle et de la révolution industrielle peut être fait avec la révolution technologique d’aujourd’hui.

Cet esprit perdure-t-il ?

J.-F. D. : Oui. Tout l’art consiste à mettre en tension des éléments foncièrement antagonistes : le visionnaire et le pragmatisme, l’innovation et la compétitivité… Être leader et cultiver l’esprit de challenger ! À cet égard, Lindsay Owen Jones, le PDG de L’Oréal auquel a succédé Jean-Paul Agon, parlait de «saine inquiétude». L’expression est toujours d’actualité. Outre-Atlantique, L’Oréal présente aujourd’hui le marché américain comme un marché émergent où il doit, par exemple, conquérir 70 millions de nouveaux consommateurs et notamment la population hispanique. Son organisation est au fond celle d’une multitude de PME.

N’a-t-on pas tendance à trop encenser cet esprit start-up ?

J.-F. D. : Certes, l’esprit d’entreprenariat est à la mode. Il n’y a pas une école de commerce qui n’a pas sa chaire dédiée, par exemple. Le monde politique et économique a du mal à faire face aux changements. Dès lors, il invoque à tout bout de champ les mérites de la start-up. C’est parfois un peu trop, je le reconnais. Mais il y a une réelle effervescence. De plus, il ne faut pas perdre de vue que l’imagination et l’agilité de l’entrepreneur doivent être rééquilibrées par le pragmatisme du gestionnaire pour éviter tout échec.

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