Olfaction : sex & the perfumery

Conçus pour des séducteurs virils et des femmes fatales, les fragrances qui jouent la carte de l’hypersexualisation misent sur des accords puissants.

Sensualité et addiction sont les partis pris des blockbusters de l’année. Les concepts de 2015 misent principalement sur une sexualisation assumée. Idée que l’on retrouve aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Et comme il est tentant d’associer la luxure à un autre péché capital, la facette la plus souvent choisie pour retranscrire le concept sera la gourmandise.

Tous les lancements majeurs en féminin misent ainsi sur des constructions florientales lactée, vanillée ou franchement caramélisée. Les best-sellers de ces dernières années s’étaient déjà particulièrement illustrés sur ce registre : La Vie est Belle de Lancôme, La Petite Robe Noire de Guerlain, Black Opium d’Yves Saint Laurent… Même 1 Million de Paco Rabanne possède une facette vanillée-ambrée. C’est donc sur le levier du plaisir sucré qu’a travaillé Puig pour la création de L’Extase de Nina Ricci, composé par Francis Kurkdjian (pour Takasago). Traduction olfactive «du désir féminin» selon la marque, il s’agit d’un bouquet blanc ambré aux notes benjoin où transparaissent des touches confites, même si elles ne sont pas revendiquées. Pour illustrer sa Décadence, nom du dernier Marc Jacobs à la publicité sulfureuse, le poison choisi a plutôt été un accord façon bonbon à la violette.

Dans la composition légèrement sucrée d’Annie Buzantian (Firmenich) en collaboration avec Ann Gottlieb, le départ prune se mêle à l’iris et au jasmin pour finir sur un fond ambré. Dans le très explicite Voulez-vous coucher avec moi de Kilian, Alberto Morillas (Firmenich) propose un grand bouquet floral blanc, très capiteux, nageant dans un bain lacté-vanillé. Enfin, pour Black Musk de The Body Shop, Cécile Matton et Ralf Schwieger (Mane) ont infusé des matières gustatives au cœur des muscs typiques de la franchise : vanille, réglisse, héliotrope…

La sensualité, synonyme de confort

La tendance est telle que les classiques se teintent désormais de cette dimension gourmande lorsqu’ils veulent faire entrer leur franchise dans une dimension plus mature et sexy. Dans sa version Élixir, l’accord poudré typique de FlowerbyKenzo est entraîné en fond par de la vanille et de la praline par Alberto Morillas (Firmenich). Cet accord sévit aussi sur d’autres classiques, comme Trésor de Lancôme. La rose de ce parfum mythique, qui a fêté cette année ses 25 ans, avait déjà été bien vanillée dans le Midnight Rose de 2011. Elle devient plus opulente dans La Nuit Trésor, avec cette fameuse praline, associée au patchouli, bois de prédilection de la gourmandise.

À l’inverse, dans la version Eau Fraîche de La Petite Robe Noire, le parfumeur maison Thierry Wasser fait le chemin inverse chez Guerlain en «calmant» l’accord très sucré initial par d’autres notes gustatives moins caramel : l’amande et la fève tonka. Il en ressort davantage une certaine idée de confort que de séduction extravertie. Car la facette sensuelle un peu orientale ou ambrée peut aussi offrir une dimension confortable, moins détonante. Ainsi, après un départ d’ananas fusant et d’épices de Live irrésistible (Givenchy), Dominique Ropion (IFF) ajoute en fond un duo muscs et ambre pour apporter chaleur et confort.

De la tentation à l’action, il n’y a qu’un pas et c’est ce que veut inspirer la parfumerie masculine. Tandis que les féminins jouent sur des narcotiques sucrés, les jus pour hommes misent sur les bois plutôt sombres dans des concepts où la virilité, la puissance et la rémanence sont recherchées. «Ce sont à nouveau les bois ambrés qui sont à l’honneur cette année, chaque maison mettant sa molécule en avant», souligne Aurélie Dematons, fondatrice du Musc & la Plume. «Ils font vibrer la tête, réchauffent le fond et apportent ténacité et sillage», ajoute Maryline Bonnard, experte de l’agence de conseil olfactif. Dans Sauvage de Dior, le parfumeur maison François Demachy a choisi l’ambroxan pour tenir sa composition boisé-fougère.
Des notes masculines toujours classiques
Dans le parfum Fierce d’Abercrombie & Fitch, classique américain qui a fait son entrée chez Sephora en France, le côté sexy indispensable à la marque est le résultat d’un mix fougère chauffée par des bois ambrés rendus très confortables par des muscs. Quant à Hugo Boss, la marque cède aussi aux notes sombres : d’abord dans Boss Bottled Oud, puis dans The Scent (avec IFF). Ce dernier s’appuie sur un fond cuiré, un départ épicé et un cœur fruité liquoreux, assez loin de l’effet pomme habituel de la marque.

Globalement, les masculins marient les bois à des touches aromatiques connues, comme la lavande, et un fond cuiré. Elles donnent de la sophistication à des notes devenues habituelles. Jérôme di Marino (Takasago) a fait ce travail dans Black de Daniel Hechter (Lascad), en accompagnant les ingrédients aromatiques de patchouli en cœur et d’un fond ambré-cuiré. L’alliance cuir-lavande se retrouve aussi dans Icon, le dernier Dunhill (Interparfums Inc.), mis au point par Carlos Benaïm (IFF). Cuir-aromatique aussi pour Homme Extrême, le nouveau Bottega Veneta, où le duo Daniela Andrier et Antoine Maisondieu (Givaudan) le mêle au piment.

Comme en féminins, la séduction passe par la famille orientale, mais sans sucre (ou presque) pour ces messieurs. Sans surprise, les facettes aromatiques et boisées signent de nombreux lancements. Très représentatif des goûts américains pour les «orientaux frais», Reveal de Calvin Klein rassemble un mix étonnant de notes aqueuses, épices, vétiver et ambre. «Il s’agit peut-être de provoquer de la fraîcheur en tête, puis d’évoluer vers un fond très chaud», analyse Aurélie Dematons. Autre constat du désir de puissance des masculins : des concentrations plus importantes ou des versions «intenses».

Le style victorien s’impose discrètement

À l’opposé du grand déballage, le chic austère fait aussi partie des tendances observées dans l’univers de la mode. L’allure victorienne vue sur les catwalks se retrouve olfactivement dans des compositions florales délicates, au classicisme assumé. La féminité est représentée avec une violette pratiquement jouée en monomatière dans Misia de Chanel, nouveauté de la collection exclusive de la marque et premier opus du nouveau parfumeur maison, Olivier Polge dont c’est la première création chez Chanel. Si elle a toujours un côté bonbon, elle est poudrée ici par de l’iris avec un effet presque cosmétique, façon fard à joues. Chez Penhaligon’s, l’austérité prend des allures de lande écossaise battue par le vent dans Blasted Bloom. C’est Alberto Morillas, maître-parfumeur chez Firmenich, qui a imaginé une églantine très fraîche mouillée par la pluie et juste épicée. Enfin, le classicisme est à son apogée avec Rose Privée de L’Artisan Parfumeur, où Stéphanie Bakouche, nez de la maison, a pu composer autour d’un absolu de rose de mai de Grasse. Cette matière rare est en majesté dans une fragrance aux touches de foin et accords rétro avec l’œillet ou la feuille de violette…

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