Olfaction : du fun pour contrer la morosité

Au cœur d’une année à l’actualité anxiogène, certains parfums ont éclaté comme des bulles de fraîcheur. Ils ont donné des couleurs au marché avec des matières pétillantes et fruitées.

L’année 2015 n’aura pas brillé par son actualité réjouissante. Par opposition, le secteur du luxe aura été très LOL ! L’idée est simple : lutter contre la morosité avec des couleurs vives et des icônes régressives, à l’image des créations de Jeremy Scott pour Moschino. En parfumerie, cela va se traduire par une facette fraîche, plus ou moins acidulée, surprenante et légère, sur des structures classiques, florales pour les féminins, boisées pour les masculins. Pas de grands hespéridés, en revanche, à l’exception de certains mixtes de marques de parfums rares, à l’image de Mandarine Glaciale dans la collection Azur d’Atelier Cologne. C’est Jérôme Épinette (Robertet) qui a conçu cette envolée d’agrumes traversée de gingembre.

Les jeunes sont les premières cibles de ces fragrances au positionnement happy, comme en témoigne l’arrivée de nouvelles marques, souvent en GMS, au concept coloré : Candy Crush (adapté du célèbre jeu), les parfums Hashtag (Corania) ou le dernier Candy Land Boum de Jeanne Arthes. Côté jus, c’est la déferlante de floraux fruités gourmands à la limite du too much, adaptés à la cible. La palette choisie porte sur des matières juteuses et fraîches, comme le duo pomme-muguet de Candy Crush, le lait chaud-mandarine en tête de Boum ou la composition bergamote, cassis et violette chez #crazygirl de Hashtag. L’incontournable vanille signant systématiquement le fond.

Des notes fraîches parcourent les compositions

Les parfums pour grandes filles aussi jouent des notes fruitées colorées. Pour plaire à un public plus adulte, celles-ci sont nimbées de muscs pour plus de rondeur. C’est le cas d’United Dreams Stay Positive de Benetton, où les citrus sont adoucis. D’autres préfèrent les facettes vertes, pour une meilleure impression de naturalité, à l’image de Quatre de Boucheron (licence Inter-parfums). Le dernier parfum du joaillier, semble hors du concept. Pourtant, «le jus est dans le ton olfactivement», souligne Maryline Bonnard, du Musc & La Plume. Les nez Nadège Le Garlantezec, Antoine Maisondieu et Nathalie Gracia-Cetto (Givaudan) ont misé sur un départ pétillant d’agrumes presque verts. Quant à la famille orientale, elle se laisse également parcourir de notes fraîches. Olympéa de Paco Rabanne, par exemple, créé par Loc Dong, Anne Flipo et Dominique Ropion (IFF), se distingue par une composition fruitée lactée tempérée d’une touche marine pour un résultat «oriental frais», selon la marque.

Si la mode des parfums «sport» (avec leurs ingrédients fétiches comme le dihydromyrcenol ou l’effet propre) n’a jamais percé en féminin, la tendance se ressent tout de même sur les jus, à travers une vision «sportentainment». «C’est l’idée du sport qui rassemble, du “Je me fais du bien en me faisant plaisir”», raconte Aurélie Dematons, fondatrice du Musc & La Plume. À l’image des équipementiers sportifs qui impriment des motifs floraux sur des chaussures de running, «les notes fraîches viennent comme une petite claque et donnent de la brillance, poursuit l’experte. Elles peuvent être classiques, hespéridées ou vertes, pour donner une tonalité plus naturelle».

La parfumerie comme une comédie romantique

Une American way of life vue dans le nouvel opus de Chance de Chanel, dans lequel Olivier Polge a imaginé un départ ultra-fusant d’agrumes pamplemousse-orange sanguine avec une facette marine vivifiante. Dans la déclinaison eau de toilette de My Burberry, Francis Kurkdjian (pour Takasago) dote son accord initial d’un soupçon de pomme verte, tandis que pour Repetto L’Eau Florale, les parfumeurs d’IFF Juliette Karagueuzoglou et Nicolas Beaulieu ont choisi le pamplemousse.

La parfumerie est comme une comédie romantique : les femmes sont pétillantes, les hommes ont des allures d’esthètes qui ne se prennent pas au sérieux. À l’image de la communication de L’Homme Idéal Cologne de Guerlain, il est fantaisiste et il a de l’humour. Là aussi, la structure de base est classique, boisée ou fougère, mais avec une petite note surprenante «pour de nouveaux dandys», explique Maryline Bonnard. Dans sa nouvelle déclinaison Profumo d’Acqua Di Gìo, Alberto Morillas (Firmenich) reprend les codes aquatiques qui ont fait le succès du premier mais y ajoute, notamment, une sauge plus inhabituelle. Un petit air de garrigue qui rafraîchit et que l’on retrouve chez Cerruti, dont l’Édition Blanche de 1881 pour homme met le romarin en cœur. Les déclinaisons masculines semblent décidément privilégier la piste de la fraîcheur décontractée. Pour Gentlemen Only Casual Chic de Givenchy, Jean Jacques (Takasago) la joue avec un trio d’épices : cardamome, genièvre et gingembre. Même les accords les plus clinquants se réinventent, traversés d’un splash, telle la version cologne de 1 Million (Givaudan) et sa nouvelle facette aquatique. C’est la famille ultra-classique des fougères qui fraye cette année avec la gourmandise. Eh oui, certains masculins tentent l’exercice ! Même Axe (avec Firmenich) s’est essayé au minimalisme avec Black, mais Ann Gottlieb a ajouté une touche framboise à son accord transparent. Nuance fruitée sucrée aussi chez Karl Lagerfeld dans Private Klub, où Nicolas Beaulieu (IFF) mêle de l’ananas à des notes aromatiques en tête, épicées en cœur, boisées en fond. Le dandy ose un peu plus que sa compagne, manifestement.

Peace, love & patchouli

Entre l’effervescence gypset des festivals de musique et les influences colorées des films de Wes Anderson, la tendance est aux années 1970 et cela se ressent aussi dans les fragrances. Notamment par l’utilisation systématique de l’ingrédient phare des seventies, le patchouli. Il s’agit plus souvent d’une version «cœur», dont on retire les fractions désuètes un peu trop camphrées. On le retrouve dans une structure chyprée modernisée, dont la mousse de chêne est absente. Le chypre fait donc son retour, avec une belle exécution, mais reste plutôt classique. En effet, la construction la plus courante rassemble patchouli et fleurs. Il est un brin rétro dans One Love de Scherrer où Thomas Fontaine articule sa composition autour du galbanum. Mathilde Laurent, chez Cartier, poursuit la saga de La Panthère, avec un extrait aux accents cuirés et une eau légère aux facettes aldéhydées. Dans le premier Sì d’Armani, Christine Nagel, à l’époque pour Mane, avait ajouté un aspect gourmand. Elle est ici au second plan d’une eau de toilette plus florale avec un accord rose et freesia. Le duo floral-patchouli peut aussi aller plus loin dans le gustatif par le biais de facettes fruitées et ambrées, comme le démontre Aurélien Guichard (alors chez Givaudan) dans son interprétation Absolu du classique chypré-musqué For Her de Narciso Rodriguez.

Facebook
Twitter