Réglementation, parfum : la créativité est-elle en danger ?

©Paloma Pineda

Chimiste ou artiste ? Si le parfumeur a conscience de naviguer entre les deux, pour le législateur, il s’agit avant tout d’assurer la sécurité du consommateur. Jusqu’à l’excès de zèle ? Beaucoup de questions se posent.

Ah, la mousse de chêne d’antan… Nombreux sont les parfumeurs qui l’évoquent à regret. Si cette matière première existe toujours sur la palette, son potentiel allergisant a depuis longtemps conduit les producteurs d’ingrédients à la rectifier et à modifier sa structure, tout en cherchant à ne pas la dénaturer. Les molécules incriminées, l’atranol et le chloroatranol, se sont retrouvées à nouveau dans le viseur du CSSC (Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs), au même titre que le Lyral, qui a l’odeur du muguet. Si les fabricants d’ingrédients ont pris les devants et proposent déjà des substituts, pour ce dernier comme pour la mousse de chêne, peut-on dire qu’ils ont le même pouvoir olfactif ? Les avis divergent. Certains imaginent déjà un avenir où les fragrances finiront toutes par rentrer dans le rang, être standardisées, faute de composants indispensables et différenciants.

Principe de précaution

«L’évolution de la réglementation, qui va vers toujours plus de restrictions, est liée à un certain état d’esprit au sein des instances européennes, juge Luc Gabriel, propriétaire de la marque The Different Company et membre du Comité Joséphine, en charge des affaires réglementaires. On estime que le consommateur doit être protégé à 100%, donc on traque ce qui pourrait potentiellement générer un problème.» La liste Inci doit déjà l’informer, mais sait-il seulement la déchiffrer ? Le principe de précaution n’agite pas seulement le segment des fragrances, mais celui-ci semble particulièrement vulnérable. «Le parfum est considéré comme un sous-ensemble des cosmétiques et une industrie chimique, alors que c’est un art et une création, affirme Luc Gabriel. Nous ne pouvons pas “reformuler les fragrances” en gommant certaines matières premières.» Il pointe d’autres incohérences, comme le fait que les parfums féminins et les masculins ne sont pas soumis aux mêmes règles. Alors que faire pour un mixte ? «Notre métier est déjà très réglementé : nous avons un devoir de cosmétovigilance, avec obligation de reporter auprès des instances de régulation les cas d’allergie dont les consommateurs nous font part…, témoigne le manager. En quinze ans d’existence et dans 40 pays, nous n’avons jamais eu aucun cas à traiter et, à ma connaissance, il n’y a jamais eu de grand scandale sanitaire lié aux parfums. À la source, nous faisons face à une mauvaise compréhension de l’art du parfum : il faut reconnaître sa valeur créative et ne pas tenter de le réglementer plus qu’il ne l’est aujourd’hui.»

Autorégulation

La sécurité du consommateur est aussi une préoccupation de l’industrie, qui possède déjà un organisme d’autorégulation : l’International fragrance association (Ifra), que certains accusent d’excès de zèle ou, du moins, de trop de prudence. Son code de pratique est régulièrement mis à jour, comme en juillet dernier, où a été publié un 48e amendement imposant de nouvelles normes en matière de composition. Au train où vont les choses, «nous aurons un problème si cet état d’esprit ne change pas car, à voir la façon dont cela évolue, nous pourrions un jour être obligés de rendre les formules publiques. Cela signifierait l’arrêt immédiat de la partie la plus créative de notre industrie», prévient Luc Gabriel. Dans un univers où chimie et art se côtoient, difficile de statuer sur les parfums. Doivent-ils être considérés comme des cosmétiques ou comme des exceptions culturelles ?

Facebook
Twitter