Parfums : l’immortelle survit à toutes les modes

© L'Occitane

Après avoir longtemps joué les discrètes, la petite fleur jaune méditerranéenne sort de sa réserve. Elle est la dernière coqueluche des parfums premium mais aussi celle des soins anti-âge grâce à son pouvoir de régénération cellulaire.

Immortelle, Everlasting flower en anglais… Quel merveilleux nom, qui s’explique par son emploi en bouquet de fleurs séchées. Le terme botanique est tout aussi prometteur : Hélichryse – ou soleil d’or –, découlant de Hélios, le soleil, et de khrusos, l’or, en grec ancien. Plusieurs variétés existent mais c’est l’Italicum qui est exploitée, en parfumerie comme en aromathérapie. Bien que la plante soit connue depuis l’Antiquité, son image n’est utilisée dans l’industrie que depuis quelques années. «L’immortelle corse est une très belle matière, mais son odeur reste à double tranchant – j’adore ou je déteste – et jusqu’à présent, aucun parfum mainstream ne l’a revendiquée comme matière identifiable», note Véronique Nyberg, vice-présidente parfumerie fine chez Mane.

Un air de Méditerranée

Sa fragrance complexe dégage à la fois des arômes d’herbe séchée, avec un aspect salé, mais aussi une facette boisée unique, doublée d’un effet épicé chaud que beaucoup comparent au curry. Ajoutons à cela des inflexions réglissées et tabaçées façon coumarine. Cette combinaison donne une identité forte de bord de mer sauvage. Surtout, l’immortelle infuse de la naturalité tout en amplifiant de multiples facettes. «Par exemple, un soupçon booste l’effet salé des notes salicylées. Conjuguée à de la myrrhe, elle en souligne la sensation ambrée, réglissée. Sur des épices froides, son côté chaud et fusant ressort un peu plus par contraste», développe la spécialiste.
Et comme souvent lorsqu’une note est audacieuse, elle démarre par la parfumerie de niche. Sables d’Annick Goutal (1985), avec son atmosphère de rivage et de sable chaud, s’est imposé comme l’archétype du sillage à l’immortelle. Depuis, les boutons jaunes ont fleuri dans d’autres créations appréciées des connaisseurs comme la Cologne du 68 de Guerlain (2006), où ils confèrent de la tenue à la structure fraîche. Chez Givenchy, L’Immortelle Tribal de L’Atelier entoure la fleur corse de feuilles de figuier et d’un fond santalé pour un résultat contrasté. Dans Tabac Tabou de Parfum d’Empire, ses accents miellés liquoreux apportent du moelleux aux effets fumés.
Il est vrai qu’au-delà de la naturalité, l’immortelle symbolise aussi la Méditerranée ensoleillée. Une image parlante auprès d’un public qui a probablement croisé cette plante durant ses vacances estivales : elle pousse à l’état sauvage sur les terrains rocailleux du sud de l’Europe, en Italie comme en France, en particulier en Corse. C’est ce qui a inspiré Xavier Torre, fondateur de la marque Testa Maura, 100% naturelle, bâtie autour d’ingrédients emblématiques de sa Corse natale : «Lorsque j’ai démarré en 2007, j’ai fait le tour de l’île pour en répertorier les matières premières exploitables de façon éthique et durable. Comme d’autres plantes telles que la marjolaine ou la menthe, nous sélectionnons notre immortelle sauvage en accord avec le Conservatoire du littoral : elle constitue un complément de salaire pour les cueilleurs, souvent des bergers ou des paysans, qui sont payés à la journée et non au poids pour respecter l’environnement». Une partie de la production est destinée à l’un des parfums phares de Testa Maura, Capo Di Feno, du nom d’un des lieux de cueillette, avec une déclinaison récente en huile corps. Ce best-seller séduit Russes et Américains autant pour sa musique olfactive et que pour l’engagement de la marque. «Le client veut de plus en plus savoir d’où vient le produit qu’il achète, quelles sont ses vertus, la façon dont il est cultivé, et si les populations locales en bénéficient», constate Xavier Torre.

Une sorte d’arnica super-puissant

Pourtant, à l’aube des années 2000, le bio n’était pas encore en vogue lorsqu’Olivier Baussan, fondateur de L’Occitane en Provence, découvre le potentiel de l’immortelle. «Lors de la visite d’une distillerie en Corse, on m’a confié que son huile était utilisée contre les hématomes, une sorte d’arnica super-puissant. Nos analyses en laboratoire ont confirmé son excellent pouvoir régénérateur cellulaire», se souvient-il.

Après le succès rencontré par son premier soin visage à l’immortelle, L’Occitane organise un programme de plantation pour éviter de piller les espaces naturels. Aujourd’hui, en Corse, ce sont 50 hectares de l’espèce Italicum, reproduite par bouturage, qui sont cultivés en agriculture biologique pour fournir la ligne premium Divine. Un succès qui a lancé la carrière de la fleur en cosmétique. La production corse a bondi de 600 kg d’huile essentielle en 2012 à près de 1 500 kilos en 2014 (1) (au prix moyen de 1 400 euros/kg d’huile essentielle), l’île de beauté devenant le plus gros producteur devant les pays de l’ex-Yougoslavie. «Les Balkans sont l’autre grande région de production mais la qualité n’est pas la même, explique José-Luis Adrian, consultant en sourcing. L’aromathérapie s’intéresse depuis peu à l’un de ses composants, l’acétate de néryle. Or celui-ci, présent à 25% dans la qualité corse, n’existe quasiment pas dans celle des Balkans.» Cette précieuse molécule est préconisée pour limiter les hématomes, les varices et les rosacées, avec aussi des qualités anti-inflammatoires et antalgiques.

Les marques bio intéressées

De son côté, le groupe Pierre Fabre, qui propose l’Helichrysum italicum à son catalogue d’huiles essentielles bio Naturactive, a sécurisé son approvisionnement en cultivant l’espèce dans le Tarn de façon biologique sur 7 hectares. Les atouts de l’immortelle n’ont pas échappé aux marques bio surfant sur l’authenticité. Ainsi, Lift’Argan (Léa Nature) combine les bienfaits anti-âge de l’huile d’argan à ceux de l’immortelle dans sa nouvelle huile visage Divinissime Immortelle. Fleurance Nature propose pour sa part un sérum de nuit régénérant à l’immortelle couplée à une algue : après le karité, puis l’argan et les algues, la petite fleur jaune est bien le nouveau végétal à mettre en avant dans les formules.
Une situation qui inquiète Xavier Torre : «Le marché explose mais la production reste à organiser : je redoute que l’immortelle corse connaisse le même sort que la lavande de Grasse, au départ sauvage, puis cultivée à outrance, au point d’avoir fait disparaître l’originale. Corsica Cosmetica, la fédération cosmétique corse, dont je suis président, et le Conservatoire du littoral travaillent ensemble à l’élaboration d’une IGP (indication géographique protégée, NDLR)». Affaire à suivre donc, pour que la fleur conserve son identité.

Parfum de fête

Le 28 mai dernier, un air de fête planait au théâtre Mogador, à Paris, où se déroulait la remise des Oscars de CosmétiqueMag. Une soirée mise en bouteille par l’équipe de parfumerie fine de Mane, avec un flacon de Parfum d’un soir remis à chaque invité. «Notre brief était de créer une fragrance addictive mais non sucrée, raconte Véronique Nyberg, VP parfumerie fine chez Mane. Après un brainstorming de l’équipe, nous avons sélectionné notre Jungle Essence d’immortelle pour son côté herbacé foin proche du papier journal. Nous avons marié la fleur à du brandy et de la vanille pour la rendre festive.» Le procédé Jungle Essence, spécialité de Mane, consiste à faire une hydrodistillation de la concrète et non de la fleur, pour un coût plus élevé – 2 000 euros le kilo contre une moyenne de 1 400 euros le kilo d’huile essentielle classique. Un luxe très apprécié!

Facebook
Twitter