Parfums : les néonaturels réinventent la nature

Grégoire Mähler/IFF

Les avancées technologiques ne concernent pas seulement les molécules de synthèse. L’innovation dans la sélection et le traitement des naturels est l’antienne du moment.

Les ingrédients naturels, garants de la facture de la composition, ont le vent en poupe. Jamais on les a autant valorisés dans les formules. La demande de naturalité du consommateur n’a jamais été aussi forte. Mais les marques, avides de se démarquer, exigent désormais la même innovation du côté des matières naturelles que des molécules de synthèse. Comment innover dans un domaine où l’on a déjà tout senti ou presque ? Comment se différencier de la concurrence lorsque tout le monde dispose, peu ou prou, de la même essence de vétiver d’Haïti ou du même absolu rose bulgare ?
Il existe certes une poignée de sourceurs indépendants comme Stéphane Piquart (société BeHave) qui parcourt le monde à la recherche de végétaux ou de bois alternatifs, à l’image du Bushman Candle (une gomme de Namibie à l’odeur fumée-boisée, proche de l’encens et du benjoin, que l’on trouve depuis trois ans au catalogue Ethic de la société Mane). Mais dénicher une espèce botanique rare proposant une note olfactive originale est devenu assez peu probable. «Nous cherchons donc plutôt à donner de la valeur ajoutée à nos ingrédients naturels», explique Philippe Pineau, directeur R&D industrialisation chez Firmenich.

Optimiser les extraits existants

IFF a fait le choix d’une intégration verticale du processus d’innovation. Pour les équipes de IFF-LMR (Laboratoires Monique Rémy), filiale d’IFF depuis 2000, tout ne commence pas avec l’extraction, mais par une sélection plus pointue des espèces, aidée par les biotechnologies. Avant d’innover dans le traitement, la maison de composition américaine consacre une part importante de sa R&D à la sélection variétale. «Pour optimiser la qualité de l’extrait, nous commençons par choisir la meilleure variété possible comme nous l’avons fait depuis quelques années avec le pelargonium (appelé abusivement géranium) d’Égypte. Nous en avons cultivé environ 60 espèces à Grasse avant de choisir la plus adaptée, celle qui avait le cycle de vie le plus rapide et collait au plus près au rendu olfactif attendu par le parfumeur», raconte Bernard Blerot, R&D proleader pour IFF-LMR. La distillation fractionnée (ou rectification) permet ensuite de «sculpter» ces ingrédients qui ont déjà été optimisés en amont. La haute couture plutôt que le prêt-à-porter. En bonne place dans le classeur des parfumeurs IFF, on trouve aujourd’hui pas moins de quatre patchoulis «cœur», produits à partir d’une très belle essence qui a été nettoyée, éclaircie, rendue plus moderne et plus «nerveuse».

Revisiter les classiques

Toutes ces nouvelles techniques d’extraction permettent de revisiter les grands classiques : la rose, le vétiver, le lavandin ou le patchouli.«Le naturel retravaillé, taillé aux mesures de chaque marque, est probablement une réponse au désenchantement que connaît la parfumerie, estime Cyril Gallardo, directeur ingrédients EMEA chez Mane. Notre technologie Jungle Essence permet d’isoler des facettes jamais extraites d’une matière première naturelle grâce à un fluide à l’état supercritique. Depuis quelques semaines, nos parfumeurs disposent d’un Jungle Essence de lavande qui restitue parfaitement l’odeur du végétal dans le jardin.»
Combinaison de techniques de distillation moléculaire et d’extraction au solvant, l’extrait de rose «ultimate» LMR valorise certaines facettes plus discrètes de la rose (abricot, miel ou tabac) et la rose «essential» est une distillation totale de la fleur – plusieurs distillations successives en fait –, pour un rendu à la fois réaliste et économique – lorsqu’il faut 4 000 kg de pétales pour obtenir 1 kg d’essence de rose, il n’en faut que 2 000 pour obtenir 1 kg de rose «essential». On en trouve même désormais une version à teneur réduite en méthyl-eugénol. Autre proposition : les co-distillats, qui consistent à marier des naturels dans une même distillation. IFF en a utilisé un d’essence de cèdre et de fût de chêne dans le parfum Malbec d’O Boticário.

Le chantier des biotechnologies

Nouvelle frontière pour les naturels : les biotechnologies. Le Clearwood (Firmenich), qui avait fait sensation au dernier World Perfumery Congress, est issu à 100% de la biotechnologie «blanche» (à vocation industrielle). Il est produit à partir de la fermentation du sucre de canne, un procédé proche de la fabrication d’une eau-de-vie, qui ne requiert aucun solvant volatil (la réaction est donc propre), juste du sucre brésilien et de l’eau, et l’action des enzymes et autres micro-organismes (notamment les levures). Compte tenu du procédé propre utilisé, le Clearwood est classé «IFRA naturel».
Chez Givaudan – qui a acquis Soliance en 2014 pour se renforcer dans les biosciences –, l’Akigalawood, obtenu à partir de fractions de patchouli bio-converties, a été intégré au catalogue. «Cette matière boisée-épicée-florale, très diffusive, a déjà servi au Brésil dans Urbano (Natura) et dans le premier parfum Miu Miu créé par Daniela Andrier», indique Hervé Fretay, directeur des Naturels chez Givaudan pour la division Fragrances. Parmi les technologies les plus prometteuses, il y a l’extraction par micro-ondes. «La température du végétal s’élève alors jusqu’à faire éclater les cellules contenant les molécules odorantes», explique Philippe Pineau, chez Firmenich. Une aubaine pour l’environnement : dix minutes aux micro-ondes permettraient d’obtenir la même quantité d’huile essentielle que plusieurs heures d’extraction traditionnelle. Le champ des possibles est immense et les naturels sont en mesure de se réinventer en permanence.

L’alcoolat redécouvert

Il suffit de sentir le parfum Grisette (Lubin) et sa belle note de rose bulgare fraîche en tête pour comprendre qu’un alcoolat a été intégré à la formule. Cette recette oubliée – qui consiste en un lavage de la concrète à froid avec de l’alcool, comme si l’on infusait l’ingrédient dans l’alcool – permet de sentir le cœur de la fleur en préservant les notes les plus volatiles (tout en supprimant l’essentiel des odeurs parasites issues des solvants utilisés dans les absolus). Cette recette détenue par Richard Frayssse (nez de la maison Caron), qui l’a héritée de son père, a été confiée à Stéphane Piquart qui l’exploite au nom de la société BeHave. Il existe aussi un alcoolat de vanille verte, plus végétal qu’animal, plus innocent et aérien, et un alcoolat de fève tonka (Suma Oriental, Une Nuit à Bali). Redécouvrir les matières premières naturelles, c’est aussi redécouvrir d’anciens procédés d’extraction parfois oubliés.

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