Dermocosmétique : les touristes asiatiques se ruent dans les pharmacies

Échaudés par les contrefaçons de produits de beauté dans leur pays, Chinois et Coréens achètent en masse des marques dermocosmétiques françaises au cours de leur séjour à Paris. Le phénomène bouscule les officines et leurs fournisseurs.

Le thermomètre flirte avec les 30 degrés. La saison touristique bat son plein dans Paris. Les bus de tour-opérateurs s’alignent rue Mogador devant l’entrée des Galeries Lafayette à l’angle du boulevard Haussmann. Trente mètres plus loin, dans la même rue, des touristes asiatiques consultent leur smartphone devant la vitrine de Maxipharma des Galeries, non loin du grand magasin mais ne lui étant pas rattachée. Ils patientent. Leurs femmes viennent d’entrer en trombe dans cette pharmacie d’une centaine de mètres carrés. «Des Coréennes», précise une démonstratrice de la marque Filorga.

Toutes ont accepté le panier tendu par le vigile à l’entrée. Toutes ont un smartphone en main ou une liste manuscrite de produits à acheter. Toutes entourent une démonstratrice. La jeune femme, qui s’exprime en coréen, pointe les promotions du moment alignées sur les étagères murales. On devine un lot de trois shampooings René Furterer à 15,90 euros, les -10% accordés sur le deuxième produit Filorga acheté et le lot de deux bouteilles Créaline de Bioderma à 15,90 euros. Les touristes coréennes l’écoutent d’une oreille. L’une calcule les prix sur son smartphone. L’autre jauge le dernier packaging doré de l’huile prodigieuse Nuxe présenté à proximité. L’étiquette est en chinois et en coréen. Le prix est affiché en euros. Toutes achèteront. C’est sûr. «Et parfois bien au-delà des 175 euros d’achats qui leur permettent de décrocher la détaxe», assure une employée. Après la démonstration produits, les conseillères s’affairent pour aider chacune à trouver les produits Avène, La Roche-Posay ou Darphin dont elles ont «capturé la photo» sur leur smartphone. La razzia dure trente minutes.

Des bus de tour-opérateurs

Le phénomène gagne de nombreuses officines de la capitale. «Notamment celles situées dans des quartiers touristiques», relève David Grandon, directeur des achats de Pharmavance. Les plus connues sont les pharmacies de Citypharma, rue du Four, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, la pharmacie Monge, de la place du même nom dans le Ve arrondissement, non loin de Notre-Dame, et cette Maxipharma des Galeries dont l’offre duty free a été décuplée au lendemain de la fermeture de l’espace parapharmacie du grand magasin voisin. Tous ces établissements bénéficient d’un bon bouche-à-oreille entretenu par des blogueurs ou vlogueurs coréens et brésiliens, notamment. «Et, évidemment, des bus de tour-opérateurs qui s’y arrêtent», rapporte un expert de la parapharmacie.

D’autres établissements parisiens moins connus des médias profitent de l’engouement des Asiatiques pour les marques dermocosmétiques françaises. «Pour certaines références, c’est no limit», assure, sous couvert d’anonymat, le responsable d’une grande officine située près des Champs-Élysées. Dans le Marais, autre pilier du tourisme de la rive droite, sous son enseigne Dermacenter dédiée à Vichy, La Roche-Posay et autres Sanoflore, L’Oréal pourrait connaître le même phénomène au 13 rue des Francs-Bourgeois.

Rive gauche, la petite pharmacie de la station de métro Bir Hakeim l’annonce clairement dans toutes les langues. Dans cet établissement situé à un jet de pierre de la Tour Eiffel, c’est shopping duty free pour tous les touristes, notamment ceux qui voyagent en individuels, sans tour-opérateur. «C’est curieux. C’est par vague. Il y a les Brésiliens, les Coréens, les Chinois et un peu de Vietnamiens. Les Russes, eux, trouvent ce qu’ils veulent chez eux», note Lan Durand, titulaire de cette officine avec son fils, Pascal.

À quelques mètres de là, la pharmacie affiliée à Pharmavance de la rue de la Convention, toujours dans le XVe arrondissement, fait aussi le plein de touristes. «Tout comme à Beaubourg», note David Grandon du groupement francilien Pharmavance qui a signé un partenariat avec Global Blue, organisme de collecte de la détaxe, pour «mieux servir cette clientèle». Rue du Commerce, dans ce quartier résidentiel du XVe arrondissement, le phénomène est connu. «Les touristes asiatiques achètent par paquet de dix», assure une pharmacienne.

Le prix et la sécurité

Pourquoi un tel emballement ? Le prix des produits dermocosmétiques est d’abord jugé attractif, bien entendu. Il est même souvent extrêmement attractif. Le différentiel de prix peut atteindre un rapport de un à trois, notamment pour les Coréens. «Voire un à huit sur certains produits !», rapporte un acheteur. «Avène coûte dix fois plus cher au Japon», estime même un pharmacien parisien. Mais les tarifs n’expliquent pas tout. «Les Chinois n’ont pas confiance dans les produits qu’ils peuvent acheter dans leur pays», avance une démonstratrice Filorga. Le scandale du lait en poudre pour bébés frelaté à la mélamine qui, en 2008, a fait une dizaine de morts est passé par là. Depuis, ces consommateurs sont méfiants lors de leurs achats de produits quotidiens. «Le marché coréen est aussi victime de la contrefaçon», assure David Grandon. Depuis des années, les autorités coréennes ferraillent contre les importations chinoises de produits contrefaits. Et la presse révèle, chaque jour, le calvaire des victimes de produits frelatés. Dès lors, à Paris, la croix verte d’une enseigne de pharmacie et la blouse blanche de ses vendeurs rassurent Chinois et Coréens.

D’une nationalité à l’autre

Le crédit que les touristes accordent aux marques varie d’une nationalité à l’autre. «Les Brésiliens adorent Vichy. Les Asiatiques apprécient Créaline H2O de Bioderma, un produit bien adapté à leur type de peau, souvent mixte», note Nicolas Tomescot, pharmacien dans l’officine de Lan Durand. La Roche-Posay ferait l’unanimité. Tout comme Filorga, dont les Asiatiques raffolent de la crème antirides Time-Filler. Cette référence de la marque française fondée par le chirurgien esthétique Michel Tordjman jouit d’une grande aura. «Elles l’appellent la Botox Cream», glisse une démonstratrice. Des rumeurs ont aussi fait exploser les ventes de certaines références. «Les Chinois sont fous de Caudalie et de ses capsules Vinexpert. Certains nous disent qu’en avalant ce produit, ils mettront au monde des garçons !», relate, éberlué, un pharmacien parisien. L’inclination des Asiatiques argentés pour la parapharmacie tricolore profite également à d’historiques marques françaises. À l’instar de Darphin, nouvelle coqueluche, ou d’Uriage qui rencontre un succès inexpliqué avec ses sticks à lèvres. «Ils en achètent par vingt», assure un vendeur. Et rares sont ceux à rechigner à la dépense. «Ce qui est cher leur plaît», note une employée.

Le phénomène n’en est qu’à ses débuts. «Il a émergé il y a deux ans», estime David Grandon. Et ce ne serait pas pour déplaire aux officines dont les rendements s’érodent depuis l’émergence des médicaments génériques. Tous y voient une relance opportune de leur chiffre d’affaires. Certaines acceptent même que des tour-opérateurs s’arrêtent devant leur porte d’entrée. Leurs guides seront rémunérés en fonction du montant des achats réalisés par leur groupe. L’affaire semble juteuse. Certaines pharmacies peuvent générer jusqu’à 30% de leur activité grâce à cette population, d’après des fournisseurs. «Sans trop d’effort», assure un spécialiste des achats. Et il se murmure que les plus connues enregistrent jusqu’à 40 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel ! Du coup, nombreuses sont celles à jouer la carte du discount pour s’assurer une bonne notoriété et un trafic régulier.

Le danger de l’emballement

Il n’empêche. Vendre des produits de parapharmacie à des touristes n’est pas un long fleuve tranquille. Les problèmes linguistiques sont nombreux. Les pharmaciens prennent des cours du soir pour mieux maîtriser l’anglais. Certaines officines ont embauché des étudiants coréens pour servir leur clientèle. «Je vais employer une Chinoise qui parle le cantonais. Elle va se mettre au mandarin. Ce sera mieux», avance Lan Durand. Les dispositifs de publicité sur le lieu de vente sont aussi au centre des préoccupations. Lan Durand plaide pour obtenir de ses fournisseurs des leaflets en langues étrangères. Elle envisage également d’installer un écran permettant d’accéder aux sites Web des marques dans la langue de ses clients.

La pharmacie devra par ailleurs gérer l’afflux soudain de clientèle dans son point de vente. «Car 50 Coréens qui débarquent, c’est un déferlement», note un expert. Et cet afflux peut effrayer la clientèle locale venue s’approvisionner sur ordonnance ou acheter ses produits dermocosmétiques à bon prix. «C’est un gros risque», convient un spécialiste du secteur. Les clients parisiens pourraient délaisser cette officine au profit d’une autre, plus calme, moins fréquentée. Le titulaire doit alors s’interroger sur la pérennité de cette activité. Les marques s’inquiètent aussi du phénomène. Il en va à la fois de leur notoriété à l’étranger et de leurs stocks en France. «De nombreux fournisseurs nous suggèrent de limiter les volumes vendus», raconte une pharmacienne parisienne. Dans le «triangle d’or», un autre professionnel dit limiter la vente d’Eau d’Avène à cinq exemplaires par personne.

Alerte aux filières

Car ces achats en nombre ne seraient pas uniquement destinés à un usage personnel ou à l’entourage du client. «Des filières s’organisent», s’inquiète un pharmacien. Certains produits achetés en France seraient acheminés en Corée et en Chine pour alimenter un marché gris. Même le coût du fret ne dissuaderait pas les protagonistes. Sur place, certains contrefacteurs reconditionneraient des bidons d’eau micellaire pour les revendre dilués. La méthode glace les laboratoires. «Car elles portent atteinte à leur image sur ces marchés émergents», rapporte un pharmacien. Signe que la vente de produits dermocosmétiques aux touristes est un levier de croissance à manier avec précaution.

Les Coréens et Paris

Le pic de fréquentation des Coréens à Paris a lieu en juillet et en août. En 2013, près de 500 000 d’entre eux se sont rendus dans la capitale, selon l’Office de tourisme de Paris. Le shopping est la quatrième motivation de leur séjour dans la ville lumière, derrière la promenade, la visite de musées et de monuments et la découverte de parcs et de jardins. En moyenne, leurs dépenses journalières atteignent le montant de 162 euros, contre 158 euros pour la moyenne des étrangers à Paris.

 

Les Chinois sont les plus dépensiers

En moyenne, un Chinois en visite à Paris dépense 197 euros par jour, soit 25% de plus que la moyenne des touristes étrangers dans la capitale. Ce sont les plus accros au shopping puisqu’ils sont 28,5% à déclarer avoir l’intention d’acheter au cours de leur séjour. Le nombre de touristes de nationalité chinoise dans la capitale a triplé depuis 2011. En 2013, il a atteint le chiffre de 900 000 dans la région Île-de-France, dont 226 000 ont été hébergés dans Paris intra-muros (source : Office de tourisme de Paris).

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