Parfums : la lavande reste un bon plant

©José Adrian

Sa fameuse note fougère est une star de la parfumerie masculine. Mais grâce à ses multiples vertus, la lavande séduit aussi les marques d’aromathérapie. D’où une compétition entre la France, où la plante est menacée par la maladie, et l’Europe de l’Est pour répondre à une demande croissante.

Dès que l’on sent son parfum, on imagine un jus masculin et ses fameuses fougères (voir encadré). Mais c’est aussi un tableau qui se dessine : la Provence ensoleillée, ses champs violacés à perte de vue et l’accent chantant de ses habitants. Et pourtant, le pays le plus gros producteur en 2014 est la Bulgarie avec 90 tonnes d’huile essentielle, loin devant les 59 tonnes de la France (1).

De quoi se faire retourner Pagnol et Giono dans leur tombe… Cet arbrisseau méditerranéen de la famille des labiées connaissait déjà un grand succès dans les civilisations égyptienne, grecque et latine. Son nom même découlerait du latin lavare (laver) puisque les Romains adoraient en parfumer leur bain comme leur linge. Mais il faudra attendre le XIXe siècle pour que la parfumerie grassoise développe sa culture, notamment pour embaumer la ganterie. Il est vrai que le sol de Haute-Provence, souvent calcaire, sec et ensoleillé, est le terreau idéal de la plante : dès 200 mètres d’altitude, on y trouve le lavandin (hybride obtenu à partir de deux sortes de lavande, la fine et l’aspic), aux arômes moins floraux et plus camphrés, mais plus robuste et de meilleur rendement. La lavande dite fine, aussi appelée de population – chaque plant étant un individu différent de l’autre –, est plus fragile et ne pousse qu’à partir de 600 mètres d’altitude. Sur les 4 000 hectares de lavande cultivés, 95% sont répartis sur les trois départements que sont la Drôme, le Vaucluse et les Alpes-de-Haute-Provence.

Une différence marquée

Lorsque l’on observe les deux variétés côte à côte, la différence est nette : la couleur de la lavande n’est pas homogène, puisque les fleurs varient entre le bleu, le mauve et le gris, avec de petites tiges. Le lavandin présente une tige plus haute, autour de 80 cm au lieu de 40 à 60 cm, avec deux épis latéraux partant du bas. Mais, pour l’un comme pour l’autre, la France n’est plus le premier lieu de production, en particulier depuis l’apparition du cytoplasme, maladie transmise par un insecte, la cicadelle. Le dépérissement a d’abord touché le lavandin dans les années 1970 avant de s’attaquer à la lavande dans les années 1990 : une fois contaminé, tout le plant est pompé de sa sève et meurt en deux à trois ans. La profession, bien structurée en organismes d’aide aux cultivateurs et coopératives, s’est vite mobilisée et a investi dans la recherche. Avec, comme réponse, la mise au point de variétés croisées, telles Carla et Rapido, ou clonées, comme la lavande Maillette ou le lavandin Grosso, plus résistants contre la petite cigale et avec un meilleur rendement. Dans le cas du croisement, la reproduction se fait par mélange de graines d’individus différents de façon à obtenir une qualité plus robuste. Le clonage est quant à lui une technique de laboratoire qui reproduit à l’identique. L’exploitation de ces nouvelles variétés a augmenté le rendement de la lavande fine de 30 et 40%, soit 20 à 25 kg d’huile essentielle par hectare cultivé au lieu de 17 auparavant. Mais son coût élevé, environ 145 euros le kilo d’huile essentielle en 2014 (85 euros le kilo pour la clonale), en fait un produit d’exception, qui inspire d’ailleurs les collections premium de parfums tels que Jersey des Exclusifs de Chanel et Brin de réglisse des Hermessences. Le lavandin tourne, lui, autour de 20 euros le kilo et parfume probablement votre lessive.

La ruée vers l’Est

Mais pour approvisionner l’immense marché mondial de la détergence, il faut désormais aussi regarder vers l’est, notamment dans les ex-pays du bloc communiste où la culture de la plante méditerranéenne s’est exportée au gré des enjeux internationaux : «Dans l’ancienne URSS, force est de constater que le système agricole était bien tenu avec les kolkhozes. Tous les pays qui disposaient d’un terroir et d’un climat adaptés ont fait pousser de la lavande et du lavandin, estime José-Luis Adrian, consultant en plantes à parfum aromatiques. Sans parler de la Bulgarie, la Crimée, l’Ukraine, la Moldavie et la Slovénie étaient auparavant de gros fournisseurs. Et durant les années 1970, la Chine a occupé ses soldats postés à la frontière du Kazakhstan avec cette culture. Au point d’en produire 60 tonnes par an au tournant du millénaire.» Mais pas de quoi perturber les cours puisque l’Empire du Milieu absorbe presque toute sa production. Néanmoins, les taux de change pourraient être favorables aux Chinois.

Soulignons aussi que l’offre dynamique de la Bulgarie permet de garder ce marché bien vivant, quand on pourrait lui substituer de la lavande synthétique. Dans l’Hexagone, ce fut Givaudan, suivi par Robertet et Symrise, qui le premier a pris conscience du danger du dépérissement. Toutes ces maisons ont sécurisé leur approvisionnement en passant des accords avec des coopératives et agriculteurs locaux.

Les atouts de l’aromathérapie

Car, côté qualité, la France garde l’exclusivité de la lavande fine comme le leadership de la production bio (estimée à un peu moins de 20% de la lavande fine). Ce label green n’est d’ailleurs pas destiné aux seuls débouchés de la parfumerie et du homecare mais à l’aromathérapie, un marché qui grossit de façon exponentielle : de confidentiel il y a encore dix ans, il aurait consommé à l’échelle mondiale plus de 20 tonnes d’huile essentielle de lavande l’an dernier. Celle-ci cumule les atouts, notamment celui d’être l’une des rares huiles à pouvoir être au contact direct de la peau sans danger. Elle serait aussi sédative, apaisante et antispasmodique, et antiseptique au niveau cutané.

Ce «couteau suisse» de l’aromathérapie imprègne d’ailleurs de plus en plus les cosmétiques, notamment les marques surfant sur les huiles essentielles. Ainsi, le géant américain Aveda (groupe Lauder, présent dans trente pays) décline la lavande en actif majeur de toute sa ligne «stressfix» (réparateur antistress en français) quand la nouvelle Crème aux 8 fleurs de Darphin (toujours chez Lauder) rappelle ses vertus apaisantes jusque sur la peau. Portée par le vent du bien-être, L’Occitane décline une gamme «aromachologie» où la lavande est la star des produits relaxants. Autant de nouveaux marchés qui peuvent rendre optimistes les producteurs du monde entier.

Un incontournable des parfums pour hommes

S’il a fallu attendre les colognes anglaises type English lavender pour que la fleur mauve s’affiche en mode majeur dans les sent-bon, elle parfumait déjà les savons et baumes après-rasage des barbiers, grâce à ses vertus bactéricide et calmante. Sa fraîcheur en fait l’un des ingrédients clés du parfum pour homme, notamment dans l’accord fougère, reliant en filigrane Pour un Homme de Caron à Brut de Fabergé ou Azzaro pour Homme. Plus récemment, les nouvelles versions Ultra Male de Gaultier ou Kouros Silver d’Yves Saint Laurent tournent toujours autour de la lavande. Car sa bipolarité, avec une tête fraîche aromatique et un fond chaud et doux du fait de sa teneur en coumarine, en fait un ingrédient de choix pour construire un parfum contrasté. Une versatilité que Guerlain exploite dans sa première «Fougère au féminin» My Exclusif (collection L’art et la matière). Une lavande orientale modernisée par une note caramel au beurre salé.

Facebook
Twitter