Ingrédients du monde : tea time

Les ingrédients venus d’ailleurs sont une longue histoire dans la parfumerie. Parmi les derniers arrivés, le thé qui infuse la belle parfumerie depuis vingt-cinq ans. Et cette saison encore un peu plus dans une version fraîche ou sombre et fumée.

Nombreux sont les parfumeurs à revendiquer leur amour de la feuille céleste (Mathilde Laurent, nez de la maison Cartier, possède l’une des plus jolies collections de thés dans son bureau, qu’elle fait volontiers partager à ses invités), et les arômes d’un Hong Cha de Thaïlande ou Yunnan Céleste les inspirent. Guerlain, dans sa boutique du 68 Champs-Élysées, propose des thés créés d’après des accords de Shalimar, La Petite Robe Noire ou Habit Rouge. «Couleur» mythique de la parfumerie, la note thé est apparue récemment. Si l’on doit la toute première à Olivia Giacobetti avec sa bougie Thé des Pluies pour Mariage Frères – et si Annick Goutal et Isabelle Doyen avaient introduit une note thé fumé dans le déjà classique Sables (1985) –, sa paternité revient à Jean-Claude Ellena. «Ma famille adore le thé et mon épouse est Irlandaise. J’adorais traîner dans la boutique Mariage Frères : cette odeur qui imprègne le vieux bois m’a tapé dans le nez. J’ai proposé cette note à Dior (pour le projet Fahrenheit), qui l’a refusée, elle a alors été développée par Bulgari», se souvient le désormais parfumeur de la maison Hermès. L’eau parfumée au Thé Vert (plus proche en réalité de l’arôme d’un Earl Grey que d’un thé vert à proprement dit) est plutôt une interprétation, «une illusion» même, puisqu’on y trouve à peine une trace d’absolu maté, assez proche de l’odeur du vrai thé. Quelle est la formule magique de cette note ? L’hédione et l’ionone bêta, tout simplement. On la retrouve dans beaucoup de jus à commencer par Thé Vert de Roger & Gallet, Green Tea d’Elizabeth Arden et Aroma Tonic de Lancôme, puis dans des savons et des assouplissants. «Sorti en 1994, CK One de Calvin Klein est pour moi la “démocratisation” du thé… Le thé vert pour tout le monde», explique Émilie Coppermann, parfumeur chez Symrise.

«Infusion de bien-être»

C’est presque toujours sa fraîcheur élégante qui inspire le créateur. Sa naturalité aussi. Thé Vert d’Yves Rocher, acidulé par un souffle d’agrumes et de rhubarbe, est léger et lumineux. Idem pour Aqua Allegoria Teazzurra (Guerlain), cocktail de citron, camomille, thé vert et notes marines. L’Eau Parfumée au Thé Bleu (Bulgari) en propose une version plus miellée, aux accents de noisettes, reconstituée par un bouquet de lavande et d’iris marié au pamplemousse. Autre interprétation en vogue : la facette fumée du thé noir. C’est le cas de Lothair (Penhaligon’s), qui joue de notes fumées et cuirées adoucies de lait de figue et de magnolia. «Un accord autour du bois de gaïac, du cade et du bouleau rectifié, mais sans maté», explique Bertrand Duchaufour, parfumeur chez TechnicoFlor. Chez Annick Goutal, l’absolu de thé de Ceylan est illuminé de mandarine et d’osmanthus abricoté dans L’Île au Thé, «infusion de bien-être», selon Isabelle Doyen et Camille Goutal, les créatrices. C’est d’ailleurs cette notion de bien-être qui colle à cet ingrédient.
Restait une piste peu explorée. Kilian Hennessy s’y est essayé, avec Calice Becker (Givaudan), en créant une note hyperréaliste d’un thé au jasmin âpre et amer (Imperial Tea). Si la note est si souvent convoquée, c’est qu’elle suggère une fraîcheur moderne, un peu exotique et luxueuse. «Mais, au fond, le thé est moins une odeur qu’une écriture dans la fraîcheur, une floralité peu marquée et une forme d’évanescence, un traitement des matières premières naturelles en infusion», détaille Émilie Coppermann. Il y a effectivement un esprit «thé» dans les jardins d’Hermès, sans qu’on en trouve forcément de trace.

Facebook
Twitter