Ingrédients du monde : sécuriser les filières d’approvisionnement

©Francky Dovan/Serdex

Derrière la gestion des matières premières exotiques se cache toute une chaîne de valeurs à préserver pour assurer un business pérenne. Deux approches se distinguent : trouver le bon relais localement ou s’implanter directement sur place.

Rares, précieux, exotiques : les ingrédients du bout du monde ont toujours séduit la cosmétique. Clarins mise sur l’acérola dans son soin antitaches Mission perfection, tandis que Chanel joue sur l’effet anti-âge de la vanille de Madagascar. La parfumerie source en Indonésie pour le patchouli, en Haïti pour le vétiver… Quant aux huiles végétales (argan, camélia, baobab…), elles séduisent tout le monde, de L’Oréal à Lauder.

Ces ingrédients sont mis en avant sur les packagings et célébrés dans le storytelling des produits. Mais avant que ceux-ci soient entre les mains du consommateur, les industriels doivent s’assurer que l’approvisionnement et la qualité de la matière première sont constants, réguliers et durables. Ce qui n’est pas chose aisée lorsque l’on parle de végétaux récoltés à plusieurs milliers de kilomètres dans des conditions différentes de celles de l’Hexagone et dans des zones qui connaissent typhons, ouragans et/ou troubles politiques… «Il est primordial de bien appréhender la culture du pays», explique Stéphanie Puel, directrice de la business unit Personal care de Naturex. Parmi les différentes stratégies, nombre d’industriels choisissent de s’appuyer sur un partenaire local. C’est même indispensable pour une entreprise comme le groupe Rocher, qui «utilise rarement la matière brute : la rose nous parvient sous forme d’huile essentielle, le karité sous forme de beurre…», détaille Fanny Frémont, responsable achats durables et filières végétales. D’où la nécessité, «dans un souci de qualité et de durabilité, de s’appuyer sur des partenaires robustes».

«Détecter et soutenir les meilleurs producteurs»

Se définissant elle-même comme consommatrice et fournisseur d’ingrédients pour la création de parfum, la maison de composition Firmenich a pour rôle de «détecter et soutenir les meilleurs producteurs», explique Dominique Roques, directeur du sourcing des naturels de la société suisse. Près de 85% des matières premières naturelles de son catalogue sont sourcées hors d’Europe et il est difficile de connaître tous les intervenants de filières très atomisées, «comme celle de la menthe en Inde, qui compte plus d’un million et demi de fermiers», ajoute-t-il.

Depuis plus de 40 ans, Serdex (Bayer HealthCare) gère à Madagascar de nombreuses filières d’approvisionnement, dont celle de la Centella asiatica. «Il s’agit d’une plante sauvage poussant sur les hauts plateaux de l’île et dont la cueillette se fait de manière dispersée», raconte Virginie Humbert, directrice de la division. Or la traçabilité doit être assurée depuis la collecte jusqu’à la transformation. Négocier avec les fermiers, organiser le réseau de collecte… C’est fondamentalement le rôle des producteurs mais cela ne dispense pas les acheteurs de s’impliquer. «Pour sécuriser nos filières, nous nous rendons sur place au maximum et nous nous investissons, assure Dominique Roques. Soit en nouant une alliance à la source, en assurant au partenaire la sécurité des débouchés, ou, dans un cas comme celui de Jasmine Concrete en Inde pour les floraux, en prenant une participation chez le meilleur producteur.» Chez Firmenich, la stratégie d’approvisionnement repose sur le principe du knowledge + involvement, «car rien ne remplace la connaissance de la source, précise le spécialiste. Il ne faut pas perdre de vue la chaîne logistique, qui va du fermier à l’utilisateur en passant par le producteur : c’est lui qui est sur le terrain et un bon réseau de producteurs est la meilleure garantie pour notre palette». Quoique présent à Madagascar depuis les années 1960, Serdex a très tôt décidé de ne pas s’y implanter : «Nous avons choisi de développer le tissu économique local et d’être support en aidant à l’installation d’infrastructures destinées aux communautés villageoises mais aussi en apportant des financements auprès des autres acteurs institutionnels et industriels…», souligne Virginie Humbert.

Des bureaux d’achat au plus près des fournisseurs

Minimiser les intermédiaires et être sur place : pour certains, c’est le moyen le plus sûr de garantir son approvisionnement. Spécialiste avignonnais des matières premières naturelles, Naturex propose un catalogue de 600 ingrédients, dont près de 75% sont sourcés hors d’Europe. L’entreprise s’appuie sur un réseau de huit bureaux d’achat (Brésil, Maroc, Inde, Côte d’Ivoire entre autres) au plus près de ses fournisseurs. «Nous avons établi une charte d’achat responsable afin de respecter la chaîne de valeurs», explique Stéphanie Puel. La société soutient notamment les agriculteurs locaux «grâce à un département d’agronomie qui propose des solutions techniques pour optimiser la culture et la récolte». Naturex est allé plus loin avec sa filière de Quillaja saponaria, initiée avec le rachat de Chile Botanics et qui est «un exemple de circuit court puisque la matière première, le bureau commercial et l’usine se trouvent à proximité».
Dans le principe d’intégration des filières, Biolandes revêt plusieurs casquettes. Aux Comores, le fournisseur de matières premières aromatiques a racheté en 2014 la seule usine de distillation d’ylang ylang en activité sur l’île d’Anjouan pour produire mais aussi soutenir les collecteurs et petits distillateurs. «Dans certains cas, nous pouvons devenir nous-mêmes agriculteurs», explique Benoît Lémont, directeur des achats et des filiales de la société. Une quarantaine de filières sont ainsi gérées en totalité, avec des stratégies d’implantation variées. «En Bulgarie, nous suivi le chemin inverse de la plupart des entreprises en devenant d’abord agriculteurs. Puis nous avons racheté une usine, raconte-t-il. Ainsi, nous investissons dans la compréhension globale d’une filière.» Maîtriser une chaîne de bout en bout permet bien sûr de relativiser la volatilité des prix ou de la qualité, «mais le scénario catastrophe, c’est la rupture de stock», évoque Benoît Lémont.

Plus étonnant encore, l’exemple du groupe Rocher. Celui-ci cultive certaines plantes exotiques de son catalogue, qui contient près de 250 végétaux, sur les 55 hectares de champs biologiques de La Gacilly, en Bretagne. «La ficoïde glaciale s’adapte bien à notre environnement, souligne Fanny Frémont. L’avoir à proximité permet de mener des travaux de recherche poussés sur ce végétal.» Les ingrédients du monde, avec la tranquillité d’être chez soi.

Les sources d’inquiétude

La première, lorsqu’il s’agit des matières naturelles, sont les aléas climatiques. La volatilité des prix y est le plus souvent liée. «La vanille a connu deux mauvaises années en trois ans mais nous essayons de conserver des prix relativement stables malgré tout», relate Dominique Roques (Firmenich). Les experts évoquent ensuite la forte demande alimentaire, qui concurrence les plantations pour la cosmétique, avec le risque de voir les agriculteurs changer pour des cultures plus rentables, l’instabilité politique ou encore la multiplication des entreprises venues sourcer. Virginie Humbert (Serdex) évoque un engouement autour de la Centella asiatica de Madagascar : «Elle a fait ses preuves et elle est agréée en Chine. Cela entraîne l’arrivée de nouveaux opérateurs, chacun ayant ses propres exigences de qualité». Enfin, la spéculation autour des naturels incite à être prudent, d’autant que des crises ont déjà eu lieu. Dominique Roques rappelle celles «du menthol ou du patchouli : à chaque fois, elles traduisent des problèmes de filières mal résolus».

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