Composition : les beaux artifices de la synthèse

Derrière chaque grand parfum se cache presque toujours une nouvelle molécule. Mais si la parfumerie met en avant ses matières naturelles, elle le fait rarement avec ces ingrédients synthétiques qui signent les compositions. Et qui sont pourtant devenus des classiques.

Lorsque Mathilde Laurent, parfumeur maison de Cartier, compose L’Heure Perdue (onzième opus des Heures, la collection prestige de la maison de joaillerie), où ne traîne pas la moindre trace d’ingrédient naturel, elle affirme haut et fort que la parfumerie contemporaine est synthétique par essence, mais elle rend surtout hommage aux classiques de la synthèse que sont la vanilline, la coumarine, l’héliotropine, l’isobutyl quinoléine, l’hédione et quelques autres. «Je voulais montrer la beauté de ces grandes dames de la parfumerie que sont les molécules. Le sous-titre de L’Heure Perdue est d’ailleurs : “les plus beaux artifices de la beauté”», raconte Mathilde Laurent. Classiques ? L’expression est inhabituelle dès lors qu’on évoque des ingrédients issus de la chimie. «Il y a pourtant des molécules d’exception comme on trouve des naturels d’exception», explique Olivier Cresp, maître parfumeur chez Firmenich. Qui peut nier en effet que la vanilline, l’aldéhyde C14 ou les lactones sont des classiques au même titre que l’essence de vétiver ou l’absolu rose bulgare ? «Malheureusement, les maisons de composition ne les valorisent pas plus que ça. C’est comme si elles en avaient honte !», déplore Mathilde Laurent.
Même si la recherche des grandes sociétés de composition – Firmenich, Givaudan et IFF en tête – met sur le marché à peu près autant de nouveaux ingrédients de synthèse qu’il y a quinze ans (entre trois et cinq annuellement), force est de constater que les blockbusters que sont l’hédione, l’ambrox DL ou le cashmeran n’ont pas encore trouvé d’équivalents depuis les années 90, sorte d’âge d’or des molécules signature.

1993, année héroïque

Pour la seule année 1993, Firmenich lance coup sur coup cetalox (L’Eau d’Issey pour Homme), delta muscenone (XS Paco Rabanne, FlowerbyKenzo), habanolide (Cologne de Mugler). Un nez de Givaudan évoque même d’une décennie «firmenichienne». Si l’on s’entend généralement pour reconnaître que la période 1985-1995 est celle qui a produit le plus de grands classiques, elle est aussi celle qui a vu l’apparition ou l’utilisation de molécules apportant de nouvelles odeurs comme autant de nouvelles idées (calone dans Acqua Di Giò), dihydromircénol et son effet linge propre (CKOne Calvin Klein), ou créant carrément une famille olfactive (l’ethyl maltol avec Angel). Des molécules qui sont devenues, au cœur de certains blockbusters, de grands marqueurs olfactifs.
Parmi les standards de la chimie : l’hédione (isolée et synthétisée par Firmenich en 1958), qui évoque un jasmin frais et transparent, apporte de la fluidité et de la luminosité. Elle est de presque toutes les compositions aujourd’hui encore, masculines comme féminines, de L’Eau Sauvage (3% de la formule) à Cristalle (Chanel), de J’Adore (Dior) à Jour (Hermès) et à Love Story (Chloé). On pense aussi à l’Iso E Super, une note boisée qui a fait une grande partie de la signature de jus aussi célèbres qu’Eternity (Calvin Klein), Paris (YSL) et Trésor (Lancôme). Le marché est tellement saturé de parfums qui se ressemblent qu’il faut trouver le petit plus pour se différencier. Les consommateurs – et par conséquent les marques – sont à la recherche d’innovations olfactives perceptibles. Si le sillage d’Alien (Thierry Mugler) est si reconnaissable, il le doit au surdosage significatif de Cashmeran, un boisé blond aux tonalités pin (chaud, doux et voluptueux), qui n’existe pas dans la nature, et qu’on retrouve pour la première fois en grande quantité en 1991, dans la formule d’Amarige (Givenchy).

Des signatures qui protègent de la copie

Les molécules exclusives sont un véritable atout dans les appels d’offres des marques. «Elles permettent de signer un parfum en empêchant que cette “signature” soit imitée : elles protègent de la copie», remarque Pierre-Yves Cariou, parfumeur senior chez IFF. Et la tendance est aux captifs. «Les maisons conservent les molécules aussi longtemps que les parfumeurs le jugent nécessaire. Notre politique, aujourd’hui, consiste à les laisser le plus longtemps possible à la disposition des nez. Les clients nous demandent de plus en plus une forme d’exclusivité dans l’utilisation de certaines molécules», reconnaît Olivier Cresp.
Pour créer L’Homme Sport (YSL), Juliette Karagueuzoglou, parfumeur chez IFF, y a glissé de l’Amber Xtrem. Vendue depuis cette année aux autres maisons, cette molécule d’IFF a participé à l’immense succès d’Invictus lorsqu’elle était encore un captif. Ces bois ambrés, vibrants (Cedramber, Karanal, Norlimbanol…) – certains bloggeurs les appellent «bois qui piquent» avec une forme de défiance – signent d’ailleurs toute la parfumerie masculine d’aujourd’hui. Si on trouve des muscs blancs dans de nombreuses formules – et souvent en grande quantité –, c’est à la galaxolide (musc polycyclique découvert en 1965 par IFF, qui a fait baisser énormément le prix de cette famille d’ingrédients) qu’on le doit. Ce musc fruité mûre-framboise en top fera le succès de Mûre et Musc (L’Artisan Parfumeur, 1978, un des premiers muscs «propres») et de Trésor (Lancôme, 1990), notamment. On constate que ces molécules devenues des classiques ont du culot, mais pas seulement. «Elles ont ceci de remarquable qu’elles sont souvent des “caméléons”, elles se glissent dans la peau des personnages que les parfumeurs leur demandent d’interpréter, comme une grande comédienne qui passerait d’un registre à un autre», explique Pierre-Yves Cariou. Les classiques ont de beaux jours devant eux.

L’éclosion de Petalia

Il existe assez peu de belles notes florales synthétiques. Voilà pourquoi le Petalia (enregistré il y a trois ans à peine par Givaudan), avec son accroche litchi et son cœur rosé-poudré assez sophistiqué, pourrait bien être la prochaine coqueluche des parfumeurs. «Cette matière première est très plaisante, elle se marie bien avec une note fruitée ou avec une note rosée-pétalée. Elle offre à la fois de la fraîcheur et de la gourmandise, sans être trop sucrée», explique Calice Becker, parfumeur chez Givaudan. Très hédonique, le Petalia s’épanouit à merveille dans la formule de Burberry Brit Rhythm for Woman (presque 3%), dans Me L’Eau (Lanvin) et dans Voulez-vous Coucher avec Moi (prochaine création By Kilian). Cette molécule, «qui a tout le potentiel pour devenir un classique de notre catalogue», estime Hervé Fretay, directeur marketing ingrédients chez Givaudan, a la capacité d’occuper l’espace exactement comme l’hédione. On lui souhaite la même fortune que son aînée

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