Composition : les arômes nourrissent la création

L’appétence du public pour les fragrances gourmandes et les notes alimentaires pousse les parfumeurs à piocher dans la palette des aromaticiens pour composer de nouveaux accords à croquer. Dernier succès en date : Black Opium d’YSL et sa note café inédite.

«On en mangerait !», peut-on se dire en humant les parfums gourmands lancés ces dernières années. Si on prédit régulièrement la fin de cette famille olfactive, il semble pourtant qu’elle soit partie pour durer. Le succès de La Vie est Belle avec son iris sucré ou celui de La Petite Robe Noire de Guerlain avec sa cerise confite confirment que les senteurs «yummy», comme disent les Américains, ont encore de beaux jours devant elles. Alors, pour réinventer en permanence la gourmandise, les parfumeurs piochent de plus en plus souvent dans la palette de la division voisine, centrée sur l’alimentaire. Ce fut le cas du café de Black Opium d’Yves Saint Laurent, que Nathalie Lorson (Firmenich) a découvert auprès d’aromaticiens. Pour Bonbon de Viktor & Rolf, Cécile Matton et Serge Majoullier, chez Mane, ont «travaillé avec les arômes pour reconstituer plusieurs facettes du caramel», rappelle Véronique Nyberg, nez et directrice de la création de la maison.

Des notes régressives

«Les liens entre les deux divisions ont toujours existé, affirme Michel Almairac, parfumeur chez Robertet. De tout temps, la parfumerie s’est inspirée des notes gustatives, mais cela s’est accéléré.» Pour Chloé Signature, il a notamment utilisé un accord litchi venu tout droit des arômes, avant de l’associer à la rose. En la matière, Angel de Thierry Mugler, lancé en 1992, est un cas d’école. Son overdose d’éthyl-maltol a donné au jus sa signature caramel et fait aujourd’hui référence pour dater le début de «l’ère aromatique». Les nez reconnaissent toutefois que les notes gustatives existaient bien avant cela, citant notamment Shalimar et son utilisation de l’éthyl-vanilline. Pour Rolph Gasparian (Mane), c’est aux États-Unis que la tendance est la plus forte, «surtout pour les bougies, qui ont un côté très figuratif». Il se souvient ainsi d’une senteur purée au beurre réalisée pour Bath & Body Works. «Dans l’imaginaire américain, les maisons doivent sentir bon la nourriture, décrypte-t-il. Il n’y a plus rien d’étonnant à ce qu’un assouplissant sente la vanille, par exemple. Et en hygiène-beauté, des notes régressives sont exploitées sans complexe». Rolph Gasparian a d’ailleurs travaillé à partir d’un arôme de Carambar pour construire la note caramel du gel douche Dop Souvenir d’enfance.
Car lorsqu’il pioche dans la palette des arômes, le parfumeur veut un accord qui évoque réellement un souvenir gustatif. Le caramel aura plutôt l’odeur d’un Carambar, la fraise sera une Tagada, un fruit sentira le sirop… Pourtant, certaines matières premières alimentaires apparaissent déjà dans l’éventail olfactif, qu’elles soient naturelles comme les hespéridés ou synthétiques comme la frambinone. Alors pourquoi aller chercher ailleurs ? Pour Jean Jacques (Takasago), «les bases fruits ne retranscrivent pas toujours la réalité d’une pêche ou d’une fraise». Pour le Dop à la framboise de la vallée du Rhône, le parfumeur est justement parti d’un arôme. «Ils permettent de retrouver des bases plus réalistes, mais aussi d’explorer des odeurs nouvelles, plus addictives comme une crème vanillée, une crème brûlée…», énumère Jean Jacques.
Les nez s’accordent sur le pouvoir addictif des notes alimentaires. Surtout lorsqu’on aborde le sucré ! Avec un indéniable effet madeleine de Proust… «Il est important d’apporter une touche familière à un jus, pour ne pas être en rupture totale», estime Émilie Coppermann (Symrise), précisant que la modernité de ce type d’accord peut bousculer des structures classiques. «Un bois peut prendre des inflexions miel, nougat…, évoque-t-elle. J’aime l’idée de détourner avec des notes gourmandes le côté noble de la matière première chère.» Chez Firmenich, la déclinaison des arômes alimentaires a donné naissance à une collection baptisée Smell the taste, qui rassemble une cinquantaine de bases. C’est le parfumeur et chimiste Vincent Schaller qui fait les reconstitutions «Les connaissances chimiques sont essentielles, car il y a un travail technique à réaliser, mais j’ai aussi besoin de mon expérience de parfumeur en relais», raconte-t-il. Une réflexion qui a porté ses fruits, notamment pour White Musk Libertine de The Body Shop, ajoutant une touche de modernité à l’icône originale «grâce à une fleur d’oranger et une chantilly STT», se souvient Vincent Schalller. Il ajoute par ailleurs que la création d’une base Smell the taste implique d’utiliser aussi bien des matières synthétiques que naturelles. «Je travaille actuellement un beurre de cacahuète qui contient du sésame torréfié pour son effet grain grillé», poursuit-il.

Un accord figue-caviar précurseur

L’expertise de l’aromaticien est également un plus. Ainsi, Solange Delmas (Mane) collabore parfois avec des parfumeurs, notamment lors de sessions d’olfaction qui réunissent les deux corps de métiers. «La gourmandise est un thème récurrent en arôme et nous avons l’habitude de travailler des notes pâtissières, souligne-t-elle. Dernièrement, nous avons travaillé le citron : la tarte, le cheesecake… Les parfumeurs sont de plus en plus exigeants sur les notes aromatiques, ils recherchent une senteur la plus proche possible de la réalité.» Le spectre des lancements montre que le consommateur a plutôt «la dent sucrée», autre expression venue d’outre-Atlantique et plus connue chez nous sous l’appellation «bec sucré». Familières et réconfortantes, les notes gourmandes parlent directement à l’inconscient collectif. Pourtant, les nez n’excluent pas de s’aventurer dans le domaine du salé. «Womanity de Thierry Mugler fait figure de précurseur avec son accord figue-caviar obtenu grâce à notre méthode d’extraction Jungle Essence», rappelle Véronique Nyberg. Ketchup, sésame…, il reste beaucoup d’arômes à réinventer en parfumerie. Car, qu’elles soient utilisées à l’excès ou en touches, les notes alimentaires apportent du réconfort… à la manière d’un carré de chocolat. Le plaisir, sans grossir.

Des métiers aux exigences différentes

Venus des mêmes écoles, aromaticiens et nez exercent des professions distinctes car les exigences de leurs produits finaux diffèrent. «Le vocabulaire des parfumeurs est très émotionnel, tandis que le nôtre est plus factuel», décrit Solange Delmas (Mane). Les matières premières obéissent aux exigences de chaque corps de métier : solubilité dans l’alcool pour la parfumerie, réglementations propres… Si les arômes sont une source d’inspiration intéressante et bien plus abordable que le développement d’une nouvelle molécule, la palette de matières premières ne peut pas être utilisée telle quelle. Jean Jacques (Takasago) évoque «un travail d’ajustement de la formule aromatique, car les dosages ne sont généralement pas adaptés». Vincent Schaller (Firmenich) constate que «les aromaticiens ont d’autres contraintes, comme la texture en bouche. Mais lorsqu’on enlève quelques molécules, cela peut déséquilibrer la formule : il s’agit de la remonter, de l’harmoniser tout en gardant le caractère gustatif idéal». Toutefois, «nous avons beaucoup de matières en commun, mais utilisées différemment. Par exemple, les arômes exploitent la graine d’ambrette pour son côté poire alors que la parfumerie travaillera sur sa facette musc. L’iris apporte une touche chocolatée aux arômes et son côté floral boisé aux parfums», expose Michel Almairac (Givaudan).

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