Composition : le sillage laisse son empreinte

Les fragrances des années 2010 ont renoué avec la tradition du sillage, cet effet magique du parfum qui n’est jamais acquis lorsque le nez le compose.

Si le fantasme de l’empreinte olfactive laissée derrière soi reste vivace, le sillage opulent était tombé en désuétude. «Sentir et être senti» s’est un peu perdu dans les années 90, explique Michel Girard, parfumeur chez Givaudan : «La tendance était aux fragrances florales transparentes, aux jolies notes mais laissant peu de sillage». Même si certains ont insisté sur la concentration, allant jusqu’à 30%, pour pallier le manque de rémanence, plusieurs structures peinent à assurer une bonne diffusion. Jusque dans les années 80, c’était pourtant un acquis. Alexandra Monet, nez chez Drom, évoque la composition chyprée d’un Aromatics Elixir de Clinique. Michel Girard aime, lui, se rappeler Eternity de Calvin Klein ou L’Heure Bleue de Guerlain. Citons encore quelques rescapés de la décennie 90, comme la construction poudrée d’un Hypnotic Poison de Dior chez les femmes, ou la note orangée du Male de Jean Paul Gaultier pour les masculins. Depuis 2010, la parfumerie renoue avec la diffusion, parfois à l’excès, pour émerger dans un point de vente saturé. «Le sillage est rarement évoqué dans les briefs en tant que tel, mais il intervient dans un second temps, souvent lors des tests», témoigne Alexandra Monet.

Souvent confondu avec la puissance ou la tenue

Techniquement, il s’agit d’un déplacement des molécules odorantes dans l’air, qui nimbe celui qui le porte, souvent confondu avec la puissance ou la tenue, même si «tout cela est plus ou moins lié», convient Alexandra Monet. Il est difficile de faire la part des choses car des ingrédients tenaces ne garantissent pas la diffusion de la fragrance et une composition fraîche peut avoir une bonne tenue. «Cela va dépendre des accords, plus que des seules matières premières», poursuit-elle. Si l’empreinte olfactive revient autant en force, c’est aussi parce que les blockbusters actuels sont de véritables bombes de diffusion. Chez les féminins, dans la lignée de La Vie est Belle de Lancôme, les gourmands sont surdosés en éthyl-maltol, veltol, vanille et autres notes confites qui envahissent l’espace. Chez les hommes, 1 Million (signé notamment par Michel Girard) puis Invictus de Paco Rabanne ayant ouvert la brèche, les notes boisée-ambrées sèches dominent.
«L’une des structures qui me vient en tête pour son sillage est le chypre», rappelle Alexandra Monet. En effet, cette construction mêle mousse de chêne et patchouli, réputé pour son fort pouvoir de diffusion. «Cet ingrédient possède quelques molécules intéressantes, comme le patchoulol ou le retondol», précise Michel Girard, qui cite aussi le lyral, un booster olfactif condamné à disparaître à cause de la législation européenne. «Givaudan a lancé le Mahonial, une molécule floral-muguet similaire.»
Difficile à prévoir, le sillage peut être évalué après coup. Comme d’autres grands acteurs de l’industrie, Givaudan a mis au point un appareil de mesure : le TrailAir. «Le parfum est vaporisé sur des plaques en verre, en trois sprays, laissé quatre heures à 35 degrés avant d’être testé par un panel d’experts et noté sur 10, explique le nez. Autour de sept, comme Coco Mademoiselle de Chanel ou J’Adore de Dior, le sillage est présent, sans être envahissant. En dessous de 5, il est faible.» Pour Michel Girard, la rémanence diffuse «l’accord clé de la fragrance». Il est à l’origine du fameux «tu sens bon», une remarque que tout amateur de parfum aime entendre.

Facebook
Twitter