Parfums : la tonka fait une poussée de fève

© Firmenich

En dépit de récoltes aléatoires, la fève tonka, fruit d’un arbre endémique d’Amérique latine reste l’une des matières préférées des parfumeurs.

Glaces, madeleines, chocolats à la fève tonka… Depuis quelques années, l’amande aux accents suaves inspire aussi le petit monde de la gastronomie. Pourtant, au départ, la fève est surtout un ingrédient clé de la parfumerie, ayant participé à l’âge d’or des matières naturelles de l’entre-deux-guerres. Ce noyau provient du Dipteryx odorata, le teck des Caraïbes et d’Amérique du Sud, avec deux gros pays producteurs, le Venezuela et le Brésil ; on parle aussi de Guyane, mais plus confidentiellement, avec en tout une production mondiale oscillant entre 80 et 100 tonnes par an.
Lors de la floraison de cet arbre sauvage, en mars et avril, les fruits tombent d’une vingtaine de mètres de haut et sont ramassés par les populations locales qui viennent spécialement en pleine jungle pour cela. «Avec les aléas climatiques, il y a des années où la récolte est mauvaise et, depuis cinq ans, les cours sont à la hausse», rappelle Dominique Roques, directeur du sourcing des naturels et de l’innovation chez Firmenich. C’est pourquoi la société suisse a développé un programme spécifique au Brésil. «Bien évidemment, les paysans savent ramasser et sécher les fruits. Notre filiale les aide à facturer et à organiser la vente. S’il fallait planter des arbres, il faudrait attendre quarante ans avant la première récolte de tonka.»
Après avoir macéré dans l’alcool, le fruit – de la taille d’un gros kiwi – est séché avant d’être cassé pour en récolter le noyau, une fève noire ridée. Celle-ci délivre alors son odeur inimitable, miellée, pralinée, amandée, dotée aussi une facette tabac.

Un parfum indémodable

Les chimistes ont réussi très tôt à isoler sa principale molécule odorante, la coumarine, et à la reproduire par synthèse en 1860. Ses inflexions de tabac et de foin ont inspiré les premiers parfums modernes, comme Fougère Royale d’Houbigant (1882) puis Jicky de Guerlain (1889), en association avec la vanilline. D’ailleurs, le tonka, indissociable des genres fougère comme ambrés, inspire toujours autant : en 2015, François Demachy l’enveloppe de vanille dans Fève délicieuse, le dernier opus de la Collection Privée de Christian Dior. Chez Guerlain, la petite graine noire est l’un des éléments clés de la fameuse Guerlinade, et entre dans la composition de l’eau de parfum La Petite Robe Noire…
«Bien sûr, la coumarine de synthèse est très utilisée, mais elle n’a pas la richesse de celle produite naturellement. En plus du côté foin-tabac de la première, la seconde s’enveloppe d’une douceur très cocooning sans être écœurante», estime Karine Dubreuil-Sereni, parfumeur indépendant. Il faut dire que l’absolue tonka cumule plusieurs handicaps : elle reste un produit onéreux, dont le prix varie d’après nos estimations et selon les qualités de 700 à 1 500 euros le kilo. Ajoutons à cela l’effet anticoagulant de la coumarine naturelle. Depuis le début des années 2000, quand ses pouvoirs médicinaux ont été avérés, certains pays ont interdit son utilisation dans les arômes (Belgique et États-Unis), où elle était très employée. La France, quant à elle, a juste suspendu son usage pour le tabac et limité son dosage en parfums.
Mais pas de quoi dissuader les parfumeurs qui trouvent même de nouvelles façons de l’exploiter, comme Stéphane Piquart, fondateur de la société de matières premières Behave qui en propose depuis peu un alcoolat : «C’est Richard Fraysse, parfumeur chez Caron, qui a hérité de cette recette par son père et me l’a confiée. Elle consiste à laver la concrète à froid avec de l’alcool avant de filtrer. Non chauffées, les fèves gardent ainsi une tête volatile». Le parfum de niche Une Nuit à Bali a déjà bénéficié de ce produit qui remet au goût du jour une fabrication ancestrale. À propos, pourquoi tonka ? Le mot viendrait du tupi, langue régionale, où il désigne l’arbre lui-même.

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