Parfums : la note blanche déferle

© bien être

Les parfumeurs se transforment en marchands de couleurs et jouent depuis un moment le blanc en majeur : notes et accords cultivent un petit côté lacté, limpide et propre.

Le mot «blanc» est utilisé depuis longtemps dans la parfumerie pour son pouvoir d’évocation : Jardin Blanc (Maître Parfumeur et Gantier), Héliotrope Blanc (L.T. Piver) et, plus récemment, L’Eau en Blanc (Lolita Lempicka). A la manière des coloristes, certains parfumeurs croient qu’un parfum exprime une teinte dominante et fonctionnent parfois par association de couleurs. Se seraient-ils donné le mot ? La parfumerie du moment est opaline, et la couleur des flacons n’a rien à y voir : elle «sent blanc». Cette non-couleur, pleine d’innocence, pourrait pourtant décourager l’éloquence du nez. Alors d’où vient l’inspiration ? De la mode, peut-être, qui le voit fleurir partout : de la dentelle et beaucoup de légèreté, des robes entre nuisette et liquette chez Valentino, Chloé, Louis Vuitton… Mais à la différence de la mode qui joue un style romantique très Bilitis, dans le flacon, le blanc n’a pas forcément le même sens. «Sa montée exprime un retour aux sources, à la pureté et à la paix. C’est le choix de l’apaisement et de la neutralité. Il représente l’absolu, il est la lumière, l’idéal, mais aussi le silence et l’absence», analyse Muriel Jacquot, directrice scientifique de Myrissi, start-up spécialisée dans la communication sensorielle.

Bois tendres et vanille neigeuse

Le blanc a toujours eu une connotation très skincare, cosmétique plutôt que parfumistique : on pense volontiers au coton démaquillant, à la poudre de riz et au fameux lait d’amande omniprésent dans la toiletry… Un univers «cocon» qui plaît aux femmes et qui peut expliquer cette avalanche de notes blanches. Côté matières premières, dans les tonalités du moment, on trouve des bois tendres (santal milky), des cuirs «peau de bébé» immaculés, de la poudre de riz d’antan, des aldéhydes à connotation linge propre, musc cotonneux (la muscenone et son effet poudré) et des torrents de vanille neigeuse. Il a le don d’éloigner un parfum des formules compliquées, parfois trop sophistiquées, qui sonnent «faux». Cette note est directe, simple, immédiatement compréhensible. Autre avantage : elle n’est pas monocorde. «Elle habille toute la formule : elle est présente en tête avec les aldéhydes, en cœur (notes crémeuses et nourricières d’amande, de sésame blanc, le coco), jusqu’au fond santalé ou musqué», raconte Sophie Labbé, parfumeur chez IFF.

White-spirit

«Cette blancheur évoque une féminité irradiante, bien plus solaire – moins sexy et torturée –, sans nécessairement passer par la case innocence cucul», explique Aurélie Dematons, créatrice du Musc & la Plume, agence et conseil en création de parfums. Pionnier sur cette voie lactée, Blanc (Courrèges, 2012) et ses effets aldéhydés, «dragée» et même son «patchouli blanc» (dont on a gommé les aspérités camphrées et sombres). Lumière Blanche (Olfactive Studio, 2012) propose un bel accord réconfortant lait au pain d’épices (iris-lait d’amande-santal-muscs blancs). La vision qui l’a inspirée ? Un cliché de Massimo Vitali représentant une dune de la côte italienne changée en iceberg du fait de la lumière paroxystique. Le bouquet d’héliotrope et de mimosa baigné de vanille voluptueuse de Cerruti 1881 édition blanche fait sur la peau l’effet du linge propre tout juste repassé. Autre traduction, très récente, de ce white-spirit : un bois laiteux lové dans un nuage de crème Chantilly, comme le fantôme d’une présence bienveillante du parfum Mojave Ghost (Byredo). «Le blanc évoque d’abord un effet texturé, confortable et enfantin, qui fait partie de la signature Annick Goutal. Dans Matin d’Orage, le gardénia que j’ai choisi est tout juste éclos, pas encore opulent. J’ai pensé à 2001 l’Odyssée de l’espace ou au Major Tom de Bowie dans sa chanson Space Oddity», se souvient Isabelle Doyen, parfumeur de la maison Annick Goutal (la même Isabelle Doyen, décidément très inspirée par cette couleur, a créé aussi la bougie parfumée «argent» pour la marque de joaillerie Gas : un iris éclairé de muscs blancs).  

 Une pureté impeccable

«En parfumerie, le blanc me fait penser au “textile” des aldéhydes – notamment l’aldéhyde C12 – et l’encens. Si je devais peindre olfactivement Gandhi dans son sari immaculé, j’utiliserais forcément des aldéhydes qui suggèrent l’odeur de propre», explique le parfumeur Maurice Roucel. Mais les interprétations sont multiples. À commencer par la «ligne blanche» de la marque new-yorkaise Odin. Ici, la couleur est perçue comme l’expression du renouveau et du printemps. Milieu Rosa, l’une des trois compositions, évoque ainsi une rose fruitée figurative. Pas un blanc littéral, mais une autre interprétation, moins premier degré ! Dans Fève Délicieuse (Dior, 2015) de la Collection privée, la fève tonka baignée de vanille est une note blanche, suave et… luxueuse. Idem pour la facette colle blanche de Gentlewoman (Juliette Has a Gun, 2015), bel accord fleur d’oranger-amande d’une pureté impeccable. Elie Saab aime, on le sait, la fleur d’oranger et son bel éclat de neige. Il apprécie les notes blanches en général. C’est même devenu sa signature. «C’est d’abord le confort, l’idée d’enveloppement, c’est l’ADN de la parfumerie Elie Saab ! Je pense aux notes lactoniques, crémeuses, à l’amande, à la vanille, mais pas aux fleurs dites “blanches” qui cachent bien leur jeu en exprimant l’animalité et le “sentir sale”», explique Nathalie Hellouin Kamel, directrice générale de BPI. Lorsque le parfumeur adopte cette vision colorielle, il doit néanmoins penser au contraste, comme le peintre ou le photographe. «En composant Jasmin Noir (Bulgari), jasmin crémeux marié à l’amande et au santal, j’y ai ajouté un fond boisé sombre afin de contraster cet aplat blanc», se souvient Sophie Labbé.   

Couleur parfum

Pour Lacoste, la couleur, c’est tout d’abord celle du polo mythique, conçu par René Lacoste dans les années 20 : le L.12.12., sa maille aérée et son crocodile vert gazon. Côté parfum, chaque flacon renvoie à une couleur et à une émotion. Rouge = énergie. Noir = intensité. Bleu = puissance. Le Blanc (la pureté) : un cœur de tubéreuse, un fond cèdre blanc et un accord cuir «daim». Ce printemps, une cinquième référence arrive : le jaune, radieux et ensoleillé, très enlevé (pamplemousse, pomme golden, cyprès et vétiver). Désormais, la collection a été uniformisée : Procter & Gamble Prestige a décidé de miser exclusivement sur des flacons de verre opaque à la sophistication sobre. Du pur Lacoste !   

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