Parfumeur de l’année : Nathalie Lorson, la discrète

Comment rendre l’incontournable gourmandise différente, plus adulte et moins régressive ? Grâce à un accord café. Celui-ci a participé au succès de Black Opium d’Yves Saint Laurent. C’est cette réussite, signée Nathalie Lorson chez Firmenich, que salue CosmétiqueMag.

Dans un monde des parfumeurs qui compte quelques ego affirmés, on pourrait qualifier Nathalie Lorson de discrète. Karine Lebret-Leroux, à la direction de la création et du développement parfums de L’Oréal Luxe, évoque «l’humilité d’un grand talent». Or elle sait de quoi elle parle puisqu’elle est à l’origine de la demande l’oréalienne d’une nouvelle gourmandise axée sur un accord café, une collaboration de longue haleine. Ce café que Nathalie Lorson est allée chercher du côté des arômes de Firmenich, elle l’a travaillé avec L’Oréal pendant longtemps afin de le féminiser et de l’inscrire dans une structure florale. Et sans savoir qu’il s’agirait d’un nouveau parfum Yves Saint Laurent, le grand succès féminin de l’année dernière.
C’est pour cette gourmandise qu’elle a été élue par la rédaction de CosmétiqueMag pour recevoir l’Oscar du parfumeur. Celui-ci salue un succès, mais aussi toute une carrière, commencée à Grasse. Née à Lyon, Nathalie Lorson a déménagé dans la ville du parfum à l’âge de 6 ans : son père, chimiste, travaille au centre de recherche de Roure (société fusionnée avec Givaudan en 1991). «Je vivais donc entourée des odeurs qui baignent cette région et en plus, mon père me rapportait de petites bouteilles d’essence», se souvient-elle. Celui-ci reste dans le métier en rejoignant l’usine d’Argenteuil, en région parisienne, alors que sa fille a 14 ans. C’est un vrai changement de vie pour Nathalie Lorson. Mais il ne dure pas.

Les années d’apprentissage

En 1980, le bac en poche, elle repart pour Grasse, où elle intègre l’école de parfumerie Roure Bertrand Dupont. Autre époque, elle était l’unique élève sur ses bancs… Ou plus exactement, la seule Française car l’établissement accueillait de nombreux étudiants étrangers de passage. Elle garde un bon souvenir de ces études cosmopolites – ainsi que des amis japonais. Après une année passée à sentir des matières dans un labo – de l’avis général, c’est une bosseuse –, elle est embauchée chez Roure pour travailler sur les savons et la détergence. Elle semble avoir gardé le goût de ce savoir-faire spécifique, un exercice difficile, comme le montre son bureau où trônent, parmi ses win, des laits pour le corps et autres shampooings, dont le dernier Garnier Ultra Doux Olive mythique.
Ces débuts, sur une voie moins en vue que la fine, ont peut-être aussi fait de Nathalie Lorson un nez adapté à l’époque et qui ne semble pas regretter un eldorado un peu idéalisé. Elle raconte ses années d’apprentissage : «Nous découvrions les tests qui n’empêchent pas la créativité, une vision plus cartésienne du métier, l’analyse du consommateur, la maîtrise des coûts et de la technique, la rigueur, la culture de la compétition. Cette rigueur a été très formatrice». Cependant, après sept ans à Grasse, elle accepte avec bonheur la proposition d’IFF de rejoindre ses équipes de parfumerie fine, où elle retrouve notamment Catherine Disdet. Elle y découvre aussi une autre culture, une manière plus directe de composer et côtoie les grands de la maison comme Carlos Benaïm ou Sophia Grojsman. Ce sont les premières personnes qu’elle cite parmi les gens du métier qui l’ont marquée. À ce panthéon personnel, elle ajoute aussitôt Jean Amic (premier directeur général de Givaudan après la fusion avec Roure), Jean-Louis Sieuzac, Olivier Cresp, Alberto Morillas et Jacques Cavallier.

Un souvenir touchant

C’est chez IFF qu’elle signe son premier parfum. Un souvenir d’autant plus touchant que c’est aussi le premier qu’elle a senti «dans la rue».«C’était un Romeo Gigli, un joli floral. En vacances en Tunisie, j’ai senti son sillage sans voir la personne qui le portait. C’est émouvant de découvrir que quelqu’un s’est approprié votre parfum. C’est un choc inattendu, d’autant plus qu’entre la fin de notre travail et la mise sur le marché, il s’écoule au moins un an. C’est comme un enfant qui fait sa vie avec quelqu’un d’autre», estime-t-elle.
Après avoir pris son envol chez IFF – et eu deux enfants, dont un fils qui se forme aujourd’hui à la parfumerie –, elle se dit que, «à 40 ans, c’est le moment ou jamais de changer» lorsque Firmenich la contacte. On est alors en 2000. Dans la maison suisse, elle découvre une palette très riche, à l’époque essentiellement en synthétique et maintenant aussi en naturel, le tout soutenu par une recherche qu’elle qualifie de fantastique. «Ici, tout est possible à condition de se bouger. Cette entreprise familiale a une vraie vision à long terme et offre une grande liberté. Les personnalités ne sont pas formatées et aucune route n’y est tracée d’avance.» Elle estime que cette liberté est également due au nombre de projets qui passent chez Firmenich : «Cela nous permet d’aller là où nous nous sentons à l’aise». Et si cette philosophie peut paraître individualiste, le groupe n’échappe pas à la règle du travail en équipe, qui est devenue une nouvelle norme.
Nathalie Lorson n’y voit pas d’inconvénient : «Pour un grand projet comme Black Opium, j’ai d’abord collaboré avec Marie Salamagne. Puis Honorine Blanc nous a rejointes pour donner le point de vue américain, indispensable pour un lancement international. Enfin, Olivier Cresp a complété l’équipe. Pour Eros de Versace (son autre grand succès de l’année dernière, NDLR), Olivier Cresp et Alberto Morillas ont finalisé ma composition. Il est impossible de porter seul ce type de projet dans la durée. C’est une course de relais qui fonctionne à condition d’être en confiance». Elle voit dans cette capacité à avancer en équipe un effet bénéfique de l’expérience : «J’ai passé l’âge où on veut prouver. En prenant de la bouteille, on sait que travailler tout seul n’est pas forcément la bonne solution». Alors que certains parlent d’humilité, c’est cette modestie qu’Alnoor Mitha de Bharat, le dirigeant de l’agence de design Objets de convoitises, qualifie de générosité tout en insistant aussi sur sa gentillesse.

Une grande capacité d’écoute

Facile à vivre ? Sans doute, même si elle sait dire les choses en face. Quoi qu’il en soit, ils sont nombreux à saluer sa capacité d’écoute, de ses clients comme de ses collègues parfumeurs. Karine Lebret-Leroux parle même de son aptitude à sortir des impasses. En tout cas, elle sait s’adapter. Nathalie Lorson explique d’ailleurs : «En fonction de nos interlocuteurs, nous ne faisons pas exactement le même métier. Je suis une traductrice. Je dois me décentrer de ma personne comme un acteur.» Cette faculté d’adaptation fait qu’elle évite de s’enfermer dans un style. D’où son hésitation à livrer ses matières préférées. Elle reconnaît toutefois que la rose, la vanille et les bois font partie de ses favoris. Cette réticence est à l’image de celle qui ne veut pas se mettre en avant et laisse ses jus parler pour elle.

Ses principales créations

Black Opium d’Yves Saint Laurent avec Marie Salamagne, Olivier Cresp et Honorine Blanc (2014)

Versace Eros pour Femme avec Olivier Cresp et Alberto Morillas (2014)

Cuir blanc de l’Atelier Givenchy (2014)

Bombshells in Bloom de Victoria’s Secret avec Richard Herpin (2014)

Cuir Noir d’Armani Privé (2012)

Fleur d’Osmanthus de Roger & Gallet (2011)

Play It Sexy de Playboy (2010)

Another 13 Le Labo (2010)

3 L’Impératrice de Dolce & Gabbana (2009)

Flora by Gucci (2009)

Amethyst de Lalique (2007)

Encre Noire de Lalique (2006)

Bulgari pour Femmes (1994) pour IFF

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