Inspiration : la parfumerie cultive son jardin

La parfumerie serait-elle à la recherche d’un éden perdu ? Le jardin et le potager redeviennent source d’inspiration, à la fois pour la niche et le sélectif.

En plein âge d’or de la parfumerie, le jardin était un motif d’inspiration tout à fait classique. Jacques Guerlain ne créa-t-il pas Le Jardin de mon Curé (1895) – envolée aromatique de verveine et d’absinthe – à partir de l’évocation d’un petit lopin dans lequel il aimait à rêvasser ? Et puis ce qu’on nomme la modernité s’est mis à rimer avec abstraction et le jardin est devenu trop étroit pour l’imaginaire sans limites qu’autorisaient soudain les molécules de synthèse. Mais voilà : la mondialisation et la massification sont passées par là.
L’espace vert rassurant, instantané de nature «vraie», est le nouvel eldorado. Il reprend du galon et redevient une véritable source d’inspiration pour le parfumeur, à commencer par Jean-Claude Ellena avec son Jardin de Monsieur Li, cinquième opus de la collection Les Jardins d’Hermès. Ce beau jasmin d’eau «abricoté» déposé comme un nénuphar sur un fond musqué raconte un lieu fantasmé de Shanghai, paradis terrestre miniature, «pour se transporter hors des tourments du monde».
Le jardin a finalement depuis toujours stimulé la créativité. Jean-François Laporte (fondateur des maisons L’Artisan Parfumeur et Maître Parfumeur et Gantier), pionnier de la parfumerie alternative, avait même imaginé Le Jardin du Parfumeur, à Mézilles, un village de Bourgogne, destiné à provoquer chez lui quelques chocs olfactifs salvateurs – le nez, désireux de communiquer sa passion, y proposait un itinéraire parmi les massifs de fleurs et les plantes aromatiques. «Quant à Edmond Roudnitska, il avait fait planter du muguet au beau milieu des 11 hectares de son jardin Sainte-Blanche, à Spéracèdes, près de Grasse, pour étudier jour après jour la moindre nuance de la fleur avant de composer Diorissimo», raconte Annick Le Guérer, historienne du parfum et auteur du livre Quand le parfum portait remède : jardins des cloîtres, jardins des princes (Éditions du Garde Temps).

Inspiration potagère

Pour fêter dignement les quinze ans de la marque britannique Miller Harris, le nez-créateur Lyn Harris (qui vient tout juste d’annoncer son départ) propose la collection Le Jardin d’Enfance, nostalgie qui s’exprime en trois espaces idéalisés : Cassis en Feuille, Cœur de Jardin et Poirier d’un Soir. Pour Florabellio (Diptyque), souvenir olfactif de la cofondatrice de la marque Christiane Montadre-Gautrot, l’inspiration est celle d’une tasse de café fumante avalée dans un petit verger de Barfleur, en Normandie.
Les matières premières aussi vont chercher l’inspiration quelque part au fond du jardin : citrouille, rhubarbe, aneth, le fenouil doux ou amer, le persil feuilles. «Sans oublier les reconstitutions de fleurs “muettes” telles que le pois de senteur, la fleur de sureau, celle de cerisier ou de pommier ou la fleur de courge», souligne Vincent Schaller, parfumeur chez Firmenich et auteur d’Empreinte de Courrèges. Martine Denisot, créatrice de la marque alternative Pour Toujours, affectionne elle aussi les matières premières qui rappellent le jardin et notamment l’huile essentielle de graines de carotte autour de laquelle est d’ailleurs construit le parfum Graines. «Ses facettes abricot sec, whisky et foin, qui me font invariablement penser à l’iris !», explique la compositrice des six premières fragrances de la marque.

Souvenirs d’enfance

Le succès du jardin est probablement à chercher dans cette quête d’authenticité d’une parfumerie qui a besoin de se reconnecter à ses racines, dans ce besoin profond de simplicité, de naturalité et de proximité. «Le pavot de l’Himalaya, on ne sait pas bien ce que ça sent, sourit Thierry Wasser, nez exclusif de Guerlain. La pivoine, le géranium, la verveine, c’est familier, on s’en souvient. Alors forcément, ça rassure !» Lorsque Mathilde Laurent, parfumeur de la maison Cartier, veut raconter ses souvenirs d’enfance, elle reconstitue le jardin de ses grands-parents en Normandie – cela a donné, lorsqu’elle travaillait pour Guerlain, Herba Fresca, aux notes vertes et acidulées, toute première édition de la collection Aqua Allegoria. Elle lui rendra à nouveau hommage quelques années plus tard avec Cartier de Lune (Cartier), d’où s’exhale un parfum de cyclamen vert, humide et légèrement poivré.

En version citadine

Signe des temps, l’espace vert du moment est un peu moins campagnard, un peu plus urbain. Cette tendance s’inscrit dans le succès des jardins partagés, des community gardens de Brooklyn, ces potagers du ciel qui fleurissent dans toutes les grandes villes (Paris, New York ou Berlin). Dès la tête de L’Eau d’Issey City Blossom (Issey Miyake), on a le sentiment de voir jaillir un jardin spontané, éclos sous les pavés (bouquet freesia-magnolia-osmanthus et une trace de calone comme citation de L’Eau d’Issey). Panorama (Olfactive Studio), un vert résiné-épicé très vif inspiré par une photo de Miguel Sandinha et le goût du wasabi, fait penser à une jungle urbaine.
Autre évocation citadine : La Petite Robe Noire Eau Fraîche de Guerlain (mandarine pétillante, pétales de rose fraîche, abricot, pistache, muscs blancs et patchouli) décrit un Paris qui se change soudain en une serre tropicale fantaisiste. Idem pour Vert Reseda de la marque new-yorkaise Odin dans sa gamme White Line, qui rappelle le petit pois et la pivoine humide, exactement comme si on avait le nez dedans.

Jardins et littérature

Nombreux sont les écrivains à avoir éprouvé un attachement particulier pour leur maison et leur jardin. Maupassant à Étretat, Victor Hugo à Guernesey ou Casanova à Venise… À la façon d’une enquêtrice, Anaïs Biguine, parfumeur autodidacte, dresse le portrait olfactif de quelques grands poètes ou romanciers. La fragrance mixte Marlowe rend ainsi hommage à Christopher Marlowe, génial dramaturge élisabéthain, à travers un «biopic parfumistique» (sur un audacieux départ tubéreuse-osmanthus). Inspiré par le luxuriant jardin cubain d’Ernest Hemingway – où sont nés à peu près tous les romans majeurs de l’écrivain –, le parfum d’intérieur floral boisé Finca Figia (fleur de banane-frangipanier-santal) évoque quant à lui le soleil, la chaleur, la lumière et la mer.

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