Corps : vers un maquillage corporel

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Bernard Andrieu, professeur en écologie corporelle et philosophie à l’université de Rouen et expert conseil auprès de Nivea, nous livre sa vision des évolutions sociologiques qui changent le rapport des consommateurs à leur corps. Il sent poindre une demande de produits de contouring, comme pour dessiner ses courbes rêvées.

Quelle vision les individus ont-ilsde leur corps et quelles attentes cela peut-il traduire ?

Bernard Andrieu : Depuis trente ans que j’observe les mouvements sociaux et leur impact sur le corps, j’ai vu se dessiner plusieurs tendances contradictoires. D’une part, il y a la montée en puissance des questions de développement personnel qui induit une forme d’écologie corporelle. On parle même d’ego-santé chez des gens qui sont dans un modèle de beauté globale et holistique. Chez eux, agir sur une petite partie du corps peut avoir une résonance sur le bien-être de l’ensemble. Il y a aussi, ceux qui sont dans le fantasme d’un corps naturel à la Rousseau. Une aspiration qui croît avec les problèmes de pollution dans les villes et l’inquiétude que cela fait naître chez certains. À côté de ces deux premiers courants, j’ai observé aussi une tendance à l’hybridation, cela concerne ceux qui cherchent à améliorer l’existant grâce aux nouvelles technologies (cabines de bronzage, prothèses mammaires…). Chez eux, l’idée est d’utiliser la matière première de son corps pour la transformer et l’améliorer avec ce que proposent les techniques modernes. Dans les faits, ces aspirations sont souvent réunies car le consommateur est mosaïque.

 

Quelles attentes nouvelles avez-vous pu observer plus récemment ?

B.A. : Je vois émerger rapidement et fortement la demande d’expérience sensorielle. Les gens ne veulent plus un corps vécu, mais un corps vivant. Ils cherchent des produits qui activent quelque chose, qui leur procurent des sensations. Une sorte d’immersion sensorielle qui leur donne le vertige de l’orgasme, qui les amène à dépasser la connaissance qu’ils avaient d’eux-mêmes.

 

Par quels moyens les produits peuvent-ils engendrer de tels effets ?

B.A. : Pour répondre à cette attente, les marques peuvent travailler sur la temporalité des formules, en développant un effet immédiat et une action différée. On peut aussi imaginer que les fabricants se mettent à jouer avec le goût ou l’odeur des crèmes. Il faut que le produit ne soit pas seulement technique, mais aussi et surtout expérientiel.

 

Quelle relation entretient-on avec son corps en général ?

B.A. : La mode change, on assiste à un retour de la pudeur qui entraîne la dissimulation des seins. Mais en échange cet été, c’est le bas du ventre et le bassin qui vont être dévoilés – ce qui n’est pas évident à tout âge… Pour se montrer sous leur meilleur jour, les gens veulent pouvoir redessiner leurs courbes, designer leur propre corps. Les produits cosmétiques peuvent les y aider en allant vers la décoration avec une forme de maquillage corporel. Chacun voudrait pouvoir contourner son corps naturel pour se redéfinir et changer d’identité. En jouant sur la pigmentation de la peau il serait possible de changer ses formes ou de se métisser. Le vrai fantasme induit dans de telles attentes étant de parvenir à une mobilité corporelle identitaire.

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