Parfum : tendre est la nuit

Depuis quelques saisons, les évocations sombres ou nocturnes se multiplient dans les noms de parfums. Une bonne traduction de l’air du temps, pas seulement olfactive…

La référence à la nuit, qui charrie son lot de mystère et de séduction, n’est pas nouvelle : en 1913, soit deux ans après Narcisse Noir de Caron, le couturier Jean Poiret lance, sous sa marque Les parfums de Rosine, une Nuit d’Orient rebaptisée ensuite Nuit de Chine au sillage puissant, oriental évidemment. En 1922, Nuit de Noël de Caron rencontre un gros succès avec son parfum de fourrure exubérant et sa boîte en galuchat, aujourd’hui très recherchée dans les salons de vente des collectionneurs. Vol de Nuit de Guerlain rend quant à lui hommage au roman éponyme de Saint-Exupéry en 1932. Quelque temps plus tard, à la fin des années trente, Nuit de Longchamp de Lubin embaume le cou des femmes du monde. Ce bouquet de fleurs blanches qui promet les fastes d’une soirée à l’hippodrome parisien séduit internationalement, jusqu’au cœur des Américaines.
«Mais petit à petit, le thème a connu un glissement sémantique : de l’éloge de soirées particulières, on est passé dans les années 80 à l’évocation de matériaux sombres avec aussi une idée de matière luxueuse comme dans Macassar de Rochas ou Ébène de Balmain, deux boisés aromatiques cuirés», explique Sophie Gay, créatrice de noms de parfums chez Nomen. C’est aussi durant cette période si matérielle, comme le clamait Madonna, que sort La Nuit de Paco Rabanne, sublime chypré fruité animal écrit par Jean Guichard, dont la publicité susurre alors «Une eau de toilette de séduction pour une femme sensuelle, sophistiquée et moderne».

Des parfums plus puissants

Bref, la nuit promet un moment bien plus riche et bien plus équivoque que son pendant diurne, comme l’a confirmé en 1997 l’affiche de Midnight Poison de Dior, campant une Cendrillon fatale. Plus récemment, Belle de Nuit de Fragonard, l’un des best-sellers de la Maison, se décline en version Intense et alourdit son jus initial de tubéreuse, de santal et de muscs… Tandis que Black Opium chez Yves Saint Laurent campe à son tour une version très nocturne de cette fragrance mythique. «Ces titres plus sombres traduisent aussi des parfums plus forts : difficile d’être un simple fruité floral ou une eau fraîche avec l’appellation night, dark, intense ou black, estime Hélène Capgras, responsable luxe et beauté chez Martine Leherpeur. Ce courant nous vient du marché de la niche avec ses sillages chyprés, boisés chauds, qui gagnent les parfums plus commerciaux.»
Les chiffres de NPD le confirment, avec cinq occurrences en 2014 sur ce thème dans les lancements, contre une seule l’année précédente. Souvent des flankers, qui agrandissent le vestiaire olfactif d’une ligne à la façon d’un smoking charmeur, à enfiler avant de ressortir. Christophe Raynaud, coauteur, avec Amandine Marie – tous deux chez Firmenich –, de La Nuit Trésor de Lancôme, voit aussi en cette pénombre l’influence du Moyen-Orient : «Après les senteurs fruitées et sucrées venues d’Amérique, les Français s’habituent à des parfums plus “diffusants”, avec des effets oud, à condition d’être occidentalisés. Dans La Nuit Trésor, nous avons ajouté du cypriol, une variété de papyrus indispensable à la reconstitution du bois de oud ; cela modernise aussi la rose en la rendant plus mystérieuse».
Il est vrai que les parfumeurs occidentaux sont démunis depuis la mise au ban des ingrédients animaux qui n’avaient pas leur pareil pour semer le trouble, comme la civette dans feu La Nuit de Paco Rabanne. Certaines notes chaudes comme le labdanum ou les nouveaux bois ambrés, ainsi que les effets oud, aident à pallier ce manque. Parions que la larme de ciste labdanum décelée dans La Nuit de l’Homme, lancé en 2009 chez YSL, contribue au charme de son sillage. Ce succès semble d’ailleurs avoir inspiré d’autres masculins ténébreux : entre Déclaration d’un Soir de Cartier, Boss Bottled Night de Hugo Boss, Bella Notte pour Homme de Cerruti et La Nuit d’Issey d’Issey Miyake, le choix est vaste. «Ce territoire flatte l’homme dans son esprit aventurier car, c’est bien connu, la nuit, tout devient possible», explique Loc Dong, parfumeur de chez IFF, et cocréateur avec Dominique Ropion du nouvel opus d’Issey Miyake. «Mais nous avons voulu une nuit différente, baignée du clair de lune. Son obscurité est le fait du cuir et du vétiver, qui s’éclairent de bergamote et de pamplemousse». Un peu à la façon des Outrenoirs nuancés de brun ou de bleu de Pierre Soulages qui font le succès de son récent musée à Rodez. Bref, une pénombre relative qui transpire notre époque.

Un antidote à la surexposition

Mais le noir serait également une réponse au trop-plein de lumière… «Au nom de la transparence, nos vies se retrouvent vite sur la place publique, analyse Sophie Gay. Souvenons-nous qu’avant la suprématie d’Apple, les écrans d’ordinateur étaient noirs. Désormais, ils réfléchissent une lumière bleutée similaire aux rayons diurnes.» Au point qu’il est conseillé de les éteindre plusieurs heures avant le coucher sous peine d’insomnie… A contrario, on observe un besoin de se recentrer sur soi-même, de cultiver son jardin secret ; la méditation n’a jamais autant eu le vent en poupe ! Pour les sceptiques, précisons que, dans la foulée de Coco Noir, Chanel a récemment déposé à l’INPI la phrase «Du noir naît la lumière» et Lancôme, sans doute inspiré par une suite à La Vie est Belle, a aussi protégé «La nuit est belle». Alors laissons Sophie Gay se demander : «Lumière de Rochas serait-il un nom judicieux aujourd’hui ?»

Les nouveaux noirs du luxe

Si la couleur du deuil est devenue aussi celle du luxe, celui-ci l’a souvent affichée intense et brillante. Mais depuis quelque temps, elle gagne en contrastes, comme ces infinités de smoky dégradés autour des yeux, qui signent un look sophistiqué. Le noir, de légèrement brillant à totalement mat, est également la teinte fétiche des berlines de luxe, la preuve avec la dernière sportive BMW i8 et autres Rolls Royce Phantom, Bentley GT Supersport et coupé Bugatti Veyron. Autre domaine de prédilection du noir mat, les coffrets de spiritueux en édition prestige comme le packaging du Dom Pérignon ou encore celui du whisky japonais Nikka, qualité «from the barrel». «Dans le luxe, il y a des cycles réguliers entre le blanc et le noir. Le premier fait plus référence au luxe minimal, hypertechnique et optimiste, comme les Iphone blancs ou certains intérieurs de spa, tandis que le noir est plus mystérieux et évoque un luxe plus discret», explique Hélène Capgras, responsable luxe et beauté chez Martine Leherpeur.

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