Parfum : cashmeran, le bois imaginaire

Beau boisé contemporain, le Cashmeran est l’un des ingrédients les plus utilisés. Il n’y a qu’à sentir une fois cette matière première de synthèse pour comprendre les raisons de son succès.

Si le Cashmeran était une couleur, ce serait sans hésiter le violet. Le Cashmeran «sent» violet. «D’ailleurs, il se marie merveilleusement bien avec les matières premières de la même teinte : violette, lavande», remarque Amélie Bourgeois, parfumeur du studio Flair. Si cette molécule est une note boisée, on l’appelle un peu abusivement «bois ambré». La dénomination «bois blond» serait finalement plus proche de la réalité car elle possède des tonalités de pin. «Elle m’évoque un patchouli emprisonné dans une bulle d’eau salée», explique Anne-Sophie Behaghel, également parfumeur chez Flair. On a tendance à ranger par erreur cette matière première, qui développe un sillage n’ayant pas d’existence dans la nature, dans la famille des muscs ; le Cashmeran est pourtant vibrant, montant, et pas rond comme peut l’être le musc «blanc», synthétique.

Alien en a fait une star

Le nom de baptême de cet ingrédient de la société IFF (plus fréquentable que 1,2,3,5,6,7-hexahydro-1,2,3,3-pentamethyl-4h-inden-4-one, son nom chimique, avouons-le), découvert en 1970, est une jolie trouvaille : cash-me-ran. Pourtant, sur l’étiquette du flacon, il devient «bois de cachemire» dont les sonorités seraient, paraît-il, plus «naturelles». Voilà une matière première qui suscite le trouble (son petit côté science-fiction sans doute), qu’on a envie de toucher, de caresser, comme un cachemire délicat qui vous frôle. Ingrédient transversal (on le sent de la tête au fond), non évolutif, il a le don de rester fidèle à lui-même sur la longueur.
Dans Alien (Thierry Mugler, 2005), sans doute sa plus belle «vitrine» à ce jour, créé par Domini-que Ropion et Laurent Bruyère chez IFF, le Cashmeran surdosé offre à la composition son aura surdimensionnée, qui vous enveloppe d’abord, puis vous emprisonne d’un charme ravageur. À Loulou (Cacharel, 1987), il offre ce contraste mêlé de tendresse et de sensualité. Kenzo Jungle (Kenzo, 1996), jungle d’épices foisonnantes, lui doit sa puissance insaisissable, son étrangeté.

Sublimer la tête

Certes, cet ingrédient voluptueux, sophistiqué et ultraqualitatif se marie à merveille avec les fruits rouges ; évidemment, il diffuse les notes florales loin et longtemps, et pas seulement celles du jasmin sambac dans Alien. Mais sa plus grande qualité, ce qui fait son exception, sa vraie différence, est ailleurs : il «colore» la tête, il l’anime (la tête d’une fragrance est toujours un peu la même : les agrumes encore et toujours). Dans Love Story (Chloé), le Cashmeran «mouille» le bouquet fleur d’oranger-jasmin, lui offre fraîcheur et vivacité, lui évite de faire «dadame». Le secret du sillage ambré-boisé de Karl Lagerfeld pour Homme ? Le Cashmeran, bien sûr. «Avec la formule de B. Balenciaga, j’ai cherché à faire un beau boisé blond, épicé au départ et musqué en fond, et le Cashmeran était l’acteur idéal», explique Domitille Bertier, parfumeur chez IFF. Si on le retrouve dans tant de formules, c’est qu’on l’aime et puis c’est tout. C’est qu’à la différence de la rose ou de l’iris, on est forcé de l’aimer, on ne peut pas faire autrement. «C’est sa richesse que j’aime, sa duplicité bienveillante, sa capacité à être mystique et sensuel à la fois», explique Sophie Labbé, elle aussi parfumeur chez IFF.

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