Ingrédients : des actifs détournés au profit de l’anti-âge

Les fournisseurs d’ingrédients multiplient leurs axes de travail sur l’anti-âge, tant du côté de la recherche fondamentale qu’en repartant des molécules qu’ils connaissent déjà. Le tout main dans la main avec les marques.

Vaste et complexe, l’anti-âge est un domaine clé de la beauté. «Il s’agit d’un secteur difficile, car il englobe de nombreuses allégations elles-mêmes liées à beaucoup d’autres. Les manières d’aborder le sujet sont multiples», explique Julie Droux, responsable marketing chez Berkem, dont les produits qui touchent à l’anti-âge représentent la moitié du catalogue. Pour répondre aux attentes des marques, les fournisseurs d’ingrédients s’appuient en premier lieu sur leur activité de veille. «Nous sommes très influencés par la recherche scientifique, d’autant que 90% des publications ont trait au vieillissement, indique Olga Gracioso, directrice marketing chez Sederma. L’approfondissement de notre compréhension des mécanismes cellulaires nous permet de travailler sur de nouveaux marqueurs.» Lors du dernier congrès IFSCC (International federation of societies of cosmetic chemists), l’entreprise a par ailleurs présenté un poster illustrant sa connaissance de la sénescence cellulaire et du rôle des microARN sur le vieillissement.
Cette veille permanente est nourrie et complétée par la R&D menée par les fournisseurs d’ingrédients eux-mêmes. «Notre industrie investit dans de nouveaux sourcings et modes d’extraction, dans des biotechnologies inédites», énumère Christophe Masson, directeur scientifique de la Cosmetic Valley. Sans jamais négliger d’inclure les consommateurs, qui jouent un rôle essentiel pour déceler les tendances émergentes.

Cerner le consommateur final

Ainsi, le docteur Dominique Crestia, responsable marketing Europe, Moyen-Orient et Afrique sur le segment soin de la peau pour DSM, explique «aller à la source avant même d’entamer un programme d’étude. La recherche fondamentale est réalisée en collaboration avec un réseau d’universités à travers le monde. Cela nous permet, par exemple, de développer des ingrédients actifs capables de satisfaire différents types de peau : indienne, asiatique, caucasienne, noire.» À l’aide de son Corneocare, outil de mesure de l’hydratation de la peau et de sa fonction barrière, la société a fait de nombreuses études sur les disparités de la perte insensible en eau selon les parties du visage ou sa couleur. C’est grâce à ses partenariats tels que ceux avec l’Université de Limpopo en Afrique du Sud, Newtone Technologies en France ou AVR Consulting au Royaume-Uni que DSM peut élaborer une cartographie détaillée de la perte insensible en eau continent par continent.
BASF, de son côté, a créé en 2012 sa propre plateforme, Care Creations, pour mieux cerner le consommateur final. «Nous souhaitons allier excellence scientifique et bonne connaissance du marché, souligne Tony Jaillot, directeur marketing pour le skin care chez BASF. Pour cela, nous effectuons régulièrement des recherches sur les tendances – sociétales, scientifiques… – afin d’anticiper les évolutions de l’industrie.» De fait, les consommateurs sont un bon reflet de l’évolution des tendances. «En Chine, nous avons mené des études sur les habitudes des femmes, illustre Dominique Crestia. Demain, leur principale préoccupation pourrait être de protéger davantage leur peau vis-à-vis du vieillissement photo-induit.» Olga Gracioso, chez Sederma, confirme : «La pollution est une problématique dont on se préoccupe de plus en plus au vu du développement des mégalopoles en Asie. On cherche donc à savoir comment elle influence le vieillissement».

Exploiter les ressources des actifs existants

En parallèle, il faut aussi puiser dans les ingrédients connus afin de les détourner de leur fonction initiale lorsque c’est possible. Une tendance forte vise en effet à étudier sous un autre angle des actifs qui ont déjà été objectivés pour une première allégation. «Ce sont les actifs dits “cross-over”, c’est-à-dire conçus pour une fonction donnée et valorisés pour d’autres applications, explique Tony Jaillot. Par exemple, l’amincissant Slim’Excess, développé pour le corps, est désormais utilisé pour améliorer l’ovale du visage.» Les méthodes de tests sont alors de précieux outils. «L’élaboration de protocoles nous permet de trouver de nouvelles applications, indique Olga Gracioso. Dernièrement, nous nous sommes ainsi remis à travailler sur les sébocytes [cellules de la peau qui produisent le sébum]. Pour cela, nous nous appuyons sur deux gros laboratoires, in vivo et in vitro.»
Berkem, par exemple, va lancer pour In-Cosmetics un actif anti-âge spécifique, le Berkemyol Potentille. Au départ créé pour protéger des dommages dus aux radicaux libres et pour maintenir la structure de la peau, il offre désormais des propriétés antiglycation et antirides. C’est le potentiel des ingrédients dans leur globalité qu’il faut valoriser. «L’optimisation des actifs entre eux, tout comme au sein de la formulation, est améliorée», ajoute Tony Jaillot. En outre, la présentation d’un actif sous un jour nouveau peut également être source d’inspiration.

La réglementation, donnée incompressible

Ces tendances sont accentuées par le renforcement de la réglementation. «Parfois, les fabricants d’ingrédients sont bloqués dans leur dynamique d’innovation par des contraintes légales, explique Christophe Masson. Il est plus simple de requalifier une molécule qui a fait ses preuves en termes de sécurité.» Dans tous les cas, les fournisseurs travaillent de concert avec les marques. «Nous évoluons dans un contexte où nos clients ont de plus en plus besoin d’être accompagnés», note Julie Droux. D’ailleurs, des nouveautés naissent des synergies entre les différents acteurs, comme le souligne Christophe Masson. «La complexité de l’aspect réglementaire – enregistrement Chine, protocole de Nagoya –, le développement durable et la rapidité des échanges ont profondément modifié les collaborations avec nos clients», analyse David Bothorel, en charge du marketing pour le développement des actifs chez BASF. Les fournisseurs d’actifs, qui proposent des gammes et des produits clés en main, ont développé une adaptabilité leur permettant aussi de travailler à façon pour les marques. En jouant sur autant de tableaux, l’avenir de l’anti-âge est assuré.

Une entreprise qui fait pousser les actifs

Traire… les plantes. C’est sur cette technologie qu’est fondée la société PAT, pour Plant advanced technologies. Près de Nancy, PAT cultive ses plantes en aéroponie (hors-sol) et les stimule pour qu’elles surproduisent les métabolites secondaires présents dans leurs racines. Puis, ils sont extraits au moyen de solvants verts – procédé qui peut être répété jusqu’à huit fois par an. «80% de nos clients R&D font partie du secteur cosmétique, souligne Anaïs Thévenin-Gavoille, assistante marketing chez PAT. Nous cultivons jusqu’à 100 espèces de plantes chaque année. C’est une base de données qui inspire nos clients.» L’entreprise possède trois actifs anti-âge : l’un est commercialisé en Europe depuis l’année dernière, les autres sont en cours de développement en partenariat. Ces travaux avec les marques ont d’ailleurs déjà abouti à un produit fini : le Lift de Chanel lancé en 2014, qui contient du 3.5 DA, un actif obtenu à partir de racine d’edulis. Il inhibe l’expression de certains MicroARN pour réguler les protéines de jeunesse.

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