Couleur : le rose pour fil rouge

Éminemment féminin, décliné en de multiples nuances, le rose est omniprésent cette année dans l’univers de la beauté. Et ce, à travers un large éventail d’interprétations.

Layette, bonbon ou shocking, orangé ou bleuté… Sans limite, le rose s’adapte à toutes les époques, toutes les saisons. En 2015, il s’affiche comme LA couleur de l’année. «Ses nuances sont très nombreuses», fait valoir Sophie Grenier, directrice conseil innovation et prospective de l’agence de design Dragon Rouge. Pour l’experte, «la couleur n’est pas juste une teinte : elle possède un caractère symbolique et le rose est clairement celui de la féminité». Rien d’étonnant à le voir exploser dans l’univers de la beauté. Il est partout, teintant les poudres du maquillage, les packagings des tubes ou des pots et, désormais, les cheveux… «Son succès aujourd’hui est lié à la mode, qui l’a décloisonné, raconte Olivier Guillemin, président du Comité français de la couleur. Avant, il avait un côté vieillot, elle en a fait quelque chose de plus pointu, de rock…»
En effet, les marques de prêt-à-porter ont sorti le rose de son ghetto girly, bien qu’il ait gardé son aspect dragée, comme en témoigne l’avalanche de grands manteaux de cette teinte la saison passée. Si l’hiver a été douillet, le printemps sera tout aussi câlin, notamment chez Guerlain. En baptisant sa collection de maquillage temporaire «Les tendres», le directeur de la création Olivier Echaudemaison a imaginé une palette autour de nuances très douces. Pour le maquilleur, le rose revient régulièrement. «Il est flatteur, plus que d’autres couleurs à la mode comme le prune, l’aubergine ou l’anthracite qui peuvent durcir les traits. Il apporte de la lumière et les femmes y sont sensibles, explique-t-il. On peut facilement l’associer au noir, au blanc, au turquoise…» De plus, la couleur est importante dans l’histoire de Guerlain : c’est celle du jus de La Petite Robe Noire, on la trouve dans les fameuses Météorites, ou sur le packaging du dernier fluide de teint Baby Glow… Le rose a l’avantage d’être pastel et sophistiqué, et un simple coup de blush réveille les teints ternes. «Après un hiver effrayant, et une ambiance déprimante, le public a envie de tendresse et de douceur», ajoute Olivier Echaudemaison.

L’air du temps

Pour repérer les tendances colorielles, les experts s’appuient sur de nombreux facteurs, mais le premier est de sentir l’air du temps. Au Comité français de la couleur (membre de l’association mondiale Intercolor), qui définit aussi des palettes saisonnières, des réunions ont réguliè­rement lieu où chacun vient avec ses inspirations. «Il ne s’agit pas uniquement de personnes travaillant dans des bureaux de tendances», précise Olivier Guillemin. Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte : l’ambiance globale, les innovations, et même la lumière dans laquelle nous baignons. «L’urbain influence notre goût de la couleur», souligne-t-il.
Et le travail peut se faire longtemps à l’avance. «La cosmétique ou l’alimentaire peuvent nécessiter deux ou trois ans de réflexion avant la mise sur le marché, alors que la mode est davantage dans une saisonnalité à six mois», confie Sophie Grenier qui porte un regard socioculturel sur l’élaboration des tendances. «Il ne s’agit pas seulement d’une vision intuitive, mais c’est plutôt l’idée de décrypter le début de l’histoire», explique-t-elle. Travaillant beaucoup sur des problématiques de packaging, où l’inertie industrielle est forte, elle indique qu’il faut être vigilant sur le choix de la couleur, ce qui entraîne parfois un manque d’audace. La sélection d’une teinte franche, comme un rose vif «est un parti pris fort et un geste différenciant», souligne-t-elle. Un choix qu’ont fait notamment L’Occitane pour sa nouvelle gamme Pivoine Sublime ou L’Oréal Paris pour sa ligne de produits Thermo-coiffants Studio Line. La cible y est plus jeune et créative que celle d’Elnett, autre fleuron coiffure de la marque.
Chez la consommatrice, le port du rose peut aussi devenir un acte d’affirmation, notamment lorsqu’il s’affiche sur les cheveux. «Il n’est pas rare aujourd’hui de voir une femme au look classique avec des mèches roses ou d’une autre teinte qui tranche, raconte le coiffeur et coloriste Christophe-Nicolas Biot. C’est une véritable affirmation de soi, comme pouvait l’être le mouvement punk, le premier à avoir tenté les couleurs primaires.» Les nouveautés comme les craies ou les colorations fugaces ont aussi contribué à la tendance. L’expert imagine que cela va se poursuivre, mais «dans des effets allégés. L’œil n’est plus choqué et l’on peut voir une femme demander des effets verts ou bleutés pour réveiller sa chevelure naturelle». La consommatrice est désormais ouverte à de nouvelles propositions, en témoigne le retour du roux vif. Toutefois, le coloriste ajoute «qu’en période difficile, on recherche des nuances plus rassurantes».

Les prochaines nuances

«Les derniers événements ont été un virage, constate Sophie Grenier. Avec de nouveaux signaux : on a besoin d’intimité.» Si les attentats n’ont pas influencé les créations que l’on voit en ce moment, les «tendanceurs» parient sur une poursuite de la douceur ou, au contraire, de choses très gaies. Le rose y a parfaitement sa place. Pour la directrice conseil, «les couleurs vont se tamiser : elles vont se griser, se “tauper”… dans un esprit de boudoir romantique». Le célèbre nuancier Pantone avait déjà pris de l’avance avec son Marsala de l’année 2015 : une teinte terreuse, entre le bordeaux et le vieux rose. Olivier Guillemin parle lui aussi de «nuances plus subtiles, blanchies façon pétale».
A contrario, l’ambiance sinistre fait naître d’autres désirs. «J’ai soif de gaîté, de sourires !», s’exclame Olivier Echaudemaison. «On peut avoir envie de choses plus légères : du fluo frais avec un côté Plexi, évoque Sophie Grenier. Ce type de couleur offre un double bénéfice : celui d’être fluo pour la gaîté, l’étincelle qui attire l’œil, et transparent.» Dior l’a déjà adopté dans sa collection Kingdom of Colors qui met à l’honneur des à-plats pastel et un Cheek & Lip Glow à la transparence colorée. Des tons vifs, à l’image d’une autre tendance en pleine ascension, le «supernature» : avec des verts et des camaïeux exotiques, comme l’orange ou le rose-coraillé. L’expression d’une envie d’évasion ?

Le rose et la matière

La mode est probablement la plus grande source d’inspiration de la couleur en beauté, surtout en maquillage, où les marques s’appuient sur un discours fashion. «Le nude a d’abord été vu dans le textile au début des années 2000 avant d’être la référence absolue en fards ces dernières années, rappelle Olivier Guillemin. Parallèlement, le color block et la vogue des imprimés ont donné naissance à des styles plus glamour». Le retour des lèvres rouges ou plus largement le succès du vernis et du nail art témoignent de cette influence. Le président du Comité français de la couleur croit aussi beaucoup à «l’évolution des tissus comme inspiration». Les effets, la brillance, le mat, ou la 3D modernisent n’importe quelle tonalité. Et la technologie n’est pas seulement visible en habillement. «Ce courant est aussi observé en maquillage, notamment lorsque les marques puisent des pigments dans l’automobile, constate Olivier Guillemin. Les textures renouvellent les couleurs : transparence, brillance, semi-glossy…».

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