Parfum : le tour du monde du jasmin

© Firmenich

Ce symbole de la parfumerie française cultive la schizophrénie entre ses pétales souriants et son effet fauve entêtant. Et n’en finit pas de se réinventer.

Ici, c’est l’inverse du dicton «Sois belle et tais-toi» : cette fleur frêle issue d’un arbuste contraste avec sa fragrance de pétales solaires à l’effet narcotique, dû à l’indole qu’elle contient. Sur pied, son parfum diffuse la nuit jusqu’au petit matin et des cueilleuses aux mains habiles la récoltent du lever du jour jusqu’à dix heures environ.
Les deux grandes espèces utilisées en parfumerie viennent d’Asie, d’Inde orientale et de Chine pour le sambac – qui présente une fleur plus charnue et d’aspect tropical -, et d’Inde du Nord pour le grandiflorum. Ce sont les Phéniciens qui ont importé ce dernier jusqu’à Carthage et la Catalogne. Les premières plantations grassoises apparaissent au XVIe siècle. On en réalise alors des pommades qui investiront la cour de Versailles. Mais, à Grasse, la production fera un bond après la mise au point de l’extraction par enfleurage, vers la fin du XIXe siècle, puis celle de l’extraction aux solvants au début du siècle suivant.
Ainsi, en 1930, 800 hectares de terrain du pays de Grasse (1) cultivent le jasmin à une époque où il règne en maître dans les parfums, associé à la rose, comme dans Arpège de Lanvin ou Joy de Patou. «Ce fut vraiment l’apogée de cette culture, qui a d’ailleurs contribué à la formidable expansion économique de la région», estime Philippe Massé, président de Prodarom (Syndicat national des fabricants de produits aromatiques). Après la Seconde Guerre mondiale, le jasmin cède la place aux constructions, pour en arriver à seulement 44 hectares cultivés en 1977 (1) et une grosse dizaine aujourd’hui, dont 90% (2) à Pégomas, chez la famille Mul, pour fournir le mythique N°5 version extrait.

Une délocalisation moins coûteuse

Alors la culture de LA fleur, ainsi que la surnomment les Grassois, a été exportée là où la main-d’œuvre est moins coûteuse, en Italie ou en Afrique du Nord, notamment en Égypte, second producteur mondial derrière l’Inde. Cependant, depuis une vingtaine d’années, la parfumerie exploite aussi le jasmin sambac, jusqu’alors plutôt destiné à aromatiser le thé chinois. Les nez le jugent moins daté que le grandiflorum, avec des accents plus aériens, moins entêtants.
«Les Indiens ont un vrai savoir-faire en matière de culture puisque, depuis la nuit des temps, ils offrent des tonnes de fleurs, jasmin en tête, à leurs dieux hindous», explique Dominique Roques, directeur du sourcing naturel chez Firmenich. C’est cette tradition ancestrale qui a poussé la maison de composition suisse à signer une joint-venture en mars dernier avec Jasmine Concrete, le premier producteur indien de plantes à parfum (voir CosmétiqueMag n°157, p. 58). «Notre étroite collaboration a permis de gagner en qualité et de produire désormais sur place les concrètes et aussi les absolus», souligne le spécialiste.
Car les effluves de la petite fleur, trop fragile pour être distillée, s’obtiennent par extraction aux solvants. Il en faut près de 600 kilos pour arriver à 1 kilo d’absolu, ce qui fait grimper son prix au kilo de 3 500 à 3 800 euros selon les années. Un luxe qui empêche le jasmin d’être la fleur principale d’une composition, excepté dans les collections de niche, comme le merveilleux 1932 des Exclusifs Chanel. Mais les grands du secteur misent gros sur des qualités inédites à des prix qu’ils espèrent plus abordables. Pour exemple, les essais de Jasmine Concrete et Firmenich sur des boutons fermés issus des invendus du marché aux fleurs indien. L’idée est de les laisser s’épanouir au sol avant de les traiter. Affaire à suivre.

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