Sous-traitants : la métrologie, fragile atout tricolore

Une petite centaine de laboratoires privés français contribue aux mesures d’efficacité des cosmétiques mais, dans un secteur en croissance, leur situation n’est pas aussi rose que celle de leurs donneurs d’ordre. Explications.

Un sas sécurisé et des murs en béton épais comme ceux d’un arsenal protègent l’accès aux archives de Bioalternatives à Gençay, à 30 kilomètres au sud de Poitiers. Ce spécialiste des tests in vitro permettant de mesurer les effets des soins sur les différentes couches du derme et de l’épiderme a investi plusieurs centaines de milliers d’euros l’an dernier afin de mieux protéger ses recherches et ses données sur des cellules-souches issues de fragments humains. «En matière de reproduction de cellules, la réglementation est draconienne. Cela implique des procédures très strictes et donc des investissements adaptés», précise François-Xavier Bernard, directeur général de cette PME de 44 salariés et de plus de 4 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Garantir la sécurité

Comme Bioalternatives, une petite centaine d’entreprises françaises travaille discrètement à l’évaluation de l’efficacité des produits de beauté : anti-âge, hydratation, protection solaire ou mesure de la pigmentation… «Si l’efficacité des cosmétiques made in France est reconnue dans le monde entier, on le doit au travail de ces laboratoires pour valider leurs effets et garantir leur sécurité», martèle Marc-Antoine Jamet, secrétaire général de LVMH et président du pôle de compétitivité Cosmetic Valley. Autrement dit, le succès des marques tricolores dans le monde ne serait pas ce qu’il est sans la pertinence de leurs produits, scientifiquement prouvée par des labos privés méconnus. Parmi ces sociétés, certaines ont atteint une taille respectable. Leurs effectifs approchent voire dépassent la centaine de collaborateurs, comme Evic et Idea à Bordeaux, IEC et Derm-scan à Lyon, Spincontrol à Tours… Par la même occasion, elles parviennent à se déployer à l’international. À un échelon plus modeste, et sur des niches d’expertise, on trouve des spécialistes de toxicologie, comme Expertox à Paris, ou un autre acteur de la génétique, Bio-EC à Longjumeau, notamment.
«Le contexte réglementaire est assez ouvert. Il impose aux fabricants de mesurer scientifiquement les allégations de leurs produits. Mais il ne fixe aucune technique pour y parvenir», analyse Virginie Couturaud, directrice du Centre d’études et de recherche en cosmétologie (Cerco), filiale du groupe Yves Rocher, qui travaille pour plusieurs autres marques. Résultat : une multiplicité de techniques, et donc de sociétés. «Il y a des méthodes ex-vitro, in vivo et sur volontaires avec, à chaque fois, un large spectre d’outils scientifiques. Mais il n’y a pas de méthode universelle», résume Elian Lati, physicien et fondateur de Bio-EC.
Cette pléiade d’acteurs dans la «métrologie cosmétique», comme la définit Virginie Couturaud, est finalement une particularité bien française. Aux États-Unis, une grande part de cette activité revient aux laboratoires universitaires. En France, pour aller vite entre le brief client et le résultat de l’expertise, il devient compliqué de passer par l’université. Résultat : le marché a généré l’émergence de cette activité pour laquelle les investissements sur les outils sont lourds. Un microscope à balayage électronique, un spectromètre, une caméra infrarouge, le tout installé en salle blanche, cela représente un coût difficile à supporter pour des PME. D’autant que la rentabilité est assez faible au regard de celle de leurs donneurs d’ordre. «Pour des questions d’indépendance et de pertinence, on ne fait payer que les études, à quelques milliers ou dizaines de milliers d’euros, et nous ne demandons pas de royalties», détaille un directeur commercial.

Un haut niveau scientifique

Ces sociétés sont, pour la plupart, des émanations de laboratoires universitaires. Patrick Beau, patron de Spincontrol, est issu de la filière imagerie et ultrasons de l’université de Tours ; François-Xavier Bernard, fondateur de Bioalternatives, du labo de microbiologie de Poitiers ; Virginie Sabouraud, pharmacienne industrielle… Chez ces prestataires de haut niveau scientifique, le diplôme le plus bas est souvent celui de l’accueil, pour lequel le dirigeant recrute un bac ou un bac +2. Pour les tests, les collaborateurs viennent de facultés de sciences, de pharmacie, voire de médecine. Et certains d’entre eux sont docteurs. Mieux, les collaborations avec les plateaux techniques du service public sont nombreuses. Le Cerco (Yves Rocher) coopère avec le laboratoire de tribologie (analyse des surfaces) de l’Insa Lyon et la fac de pharmacie de Reims. Bio-EC a signé une convention avec le Synchrotron de Saclay, Bioalternatives entretient des liens avec le CNRS et les CHRU d’Angers, Poitiers et Tours…

Un modèle difficile à exporter

Reste que ce modèle qui fait le succès de la cosmétique made in France ne s’exporte pas facilement. «Les investissements sur des équipements d’imagerie nucléaire nous ont fait réfléchir à deux fois, mais il fallait le faire pour croître et suivre nos clients», rappelle Patrick Beau, qui a implanté Spincontrol au Canada, en Thaïlande et en Inde. Bernard Leroy, patron d’Intertek France, a carrément choisi de s’adosser à l’un des plus grands ingénieristes mondiaux. En 1992, la société qu’il a créée il y a trente ans, Sigma Control, est la filiale française d’un groupe anglais qui emploie 38 000 personnes dans le monde, pour 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires. «Je sentais bien que notre déploiement à l’étranger serait limité. D’où le choix de rejoindre un partenaire de taille mondiale, qui nous a permis de nous développer, y compris en France. La filiale française est devenue le centre de compétences du groupe pour la cosmétique», ajoute le dirigeant, qui s’appuie sur un labo d’analyses avancées à Chalon-sur-Saône et un centre de recherches cliniques à Paris.
Bioalternatives, le champion poitevin des cellules-souches, est à la croisée des chemins. «Nous installons une filiale commerciale aux États-Unis. Si elle parvient à implanter notre savoir-faire, nous pourrons engager un développement ici, mais les deux dossiers sont très liés», estime François-Xavier Bernard.

Ce qu’il faut retenir

Le modèle français d’évaluation des cosmétiques a généré un secteur dynamique

Une centaine d’acteurs de très haut niveau scientifique

une surface financière qui limite leur déploiement à l’étranger

 

Des machines très coûteuses

Dans la salle sous atmosphère contrôlée de Bioalternatives, des cultures de cellules jouxtent des microscopes à balayage électronique, des centrifugeuses couplées à des ordinateurs. «La remise à neuf du matériel nécessiterait 2 millions d’euros», estime François-Xavier Bernard, le dirigeant de ce labo d’évaluation. Microbiologie, bactériologie, toxicologie, autant de domaines scientifiques couverts par les instruments de mesure de ces sociétés privées. Ces outils utilisent l’analyse chimique, l’imagerie, le laser… «Nous parvenons à détecter des effets au micron près», dit Virginie Couturaud, du Cerco (Yves Rocher). «Notre travail a permis de réelles avancées dans l’efficacité des amincissants, ou sur le photovieillissement», ajoute François-Xavier Bernard. Reste que les PME qui ne sont pas adossées à un grand groupe doivent supporter des investissements souvent supérieurs à 50 000 euros par machine.

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