Retraités : vous travaillez encore ? Si senior !

Après plus de 40 ans de responsabilités au sein de sociétés du monde de la beauté, elles et ils ont rendu leur voiture de fonction et la clé du bureau. Elles et ils ont emporté leurs neurones, leur carnet d’adresses et souvent, l’envie de continuer à œuvrer dans le marketing, la communication, l’export ou la recherche.

Pourquoi s’infliger la relecture de Proust ou de Schopenhauer ad libitum alors qu’on a adoré son activité professionnelle et que les connaissances acquises pourraient alimenter trois sessions de formation dans un groupe international ? En retraite depuis fin 2006, après ses années Monteil-Montana et la carrière qu’on lui connaît de présidente (et créatrice) des parfums Thierry Mugler, Véra Strubi avoue même être partie un peu avant, souhaitant «s’arrêter au sommet de [sa] gloire». Elle s’est posée, et a décidé de rentrer chez elle, en Suisse… à 16 km d’une petite société qui se réjouissait de ce voisinage, Victorinox, qui l’interroge sur sa diversification parfum. Mais la femme d’action n’est pas bonne conseillère. Elle préfère rejoindre le conseil d’administration, recruter des professionnels, s’immerger dans la culture pour mettre en place une stratégie. «Trois jours par mois, et c’est bien comme cela. Je veux du temps pour moi.» Vera adore travailler avec les jeunes, ravie de ne plus être dans une relation «de pouvoir et de compétition».

Fan de marketing

En 2007, la voilà au conseil d’administration de Memscap, qu’elle convainc de sortir un peu des beauty devices pour aller sur le terrain du soin, avec la création de Ioma (dont elle est actionnaire). Vera ouvre des portes, renforce le concept, apporte son esprit d’innovation. «Je suis heureuse car ma vision était la bonne. Et c’est un plaisir pour moi de travailler et de réfléchir avec Jean-Michel Karam», ingénieur de formation et brillante intelligence. Fan de marketing, et forte de ses convictions, elle l’aide à incarner sa propre marque, à prendre sa place dans ce monde de la cosmétique qui n’était pas le sien.  Et le voit deux fois par an. Aujourd’hui, Véra vit en Suisse 80% de son temps, son activité lui suffit. «Je n’ai pas l’âme d’une consultante. Mettre les gens en contact et  animer les équipes, ça oui, c’est mon truc. Et grâce à toutes ces activités, je reste dans le coup. Mais si je travaille, je suis très chère», précise-t-elle en riant.  

Jean-Michel Bostroem a quitté en 2008 son poste de directeur marketing monde du travel retail de L’Oréal Luxe. Lui qui ne savait pas ce qu’il allait faire de ses journées s’est retrouvé agent de Juliette Has a Gun, puis conseil d’Algenist, de Bond n°9, de la mode de Repetto sur le travel retail… Et conserve intérêt et passion pour cette industrie, sa richesse humaine et l’énergie de la nouvelle génération. «Aujourd’hui, je suis plutôt sur les marchés domestiques, même si c’est mon expertise du travel retail qui m’a permis de faire mes premières missions», explique-t-il. Un joli carnet d’adresses, un œil marketing et merchandising affûté, une expérience de la distribution inégalée : c’est vrai que deux tours du monde par an, ça vous forme un professionnel ! Désormais libre et indépendant, il continue à travailler beaucoup, mais à son rythme, entre parcours de golf et visites de musées. L’époque de la réunionite aiguë est bien révolue. Actuellement, il travaille en France sur un projet de parfum sélectif pour un artiste chinois.

De son côté, Chantal Roos n’avait pas imaginé une seconde s’arrêter de travailler, elle qui avait débuté sa vie professionnelle à 21 ans. Aller dans un autre secteur ? Pourquoi pas la déco, qui l’a beaucoup inspirée, notamment à l’époque d’Issey Miyake. Mais sa passion pour l’univers du parfum est plus forte, et date de 1976 quand elle travaillait avec Loïc Delteil, sur un projet qui s’appelait Opium… «La tête va bien, je fais du sport, la vie est belle», résume celle qui fut aussi présidente de BPI, puis à nouveau présidente d’YSL jusqu’en 2006. «Le seul métier que j’ai aimé, c’est la stratégie et la création, le développement produit et le passage vers le consommateur. Pas le management. Je n’ai pas aimé la fin de mon expérience YSL Beauté.» Très vite, Chantal Roos a monté sa structure (CREA) et travaillé sur le marketing des parfums de Diane von Furstenberg. Elle fait aussi à cette époque son entrée au conseil d’administration d’Interparfums, «une société gracieuse et sympa» et depuis 2013, loue ses talents à la société Réminiscence pour le développement produits et marchés. À toutes ces marques et entités, elle apporte son expérience du produit, rien de plus : «C’est ce que je sais faire. Je rentre dans une marque, je m’en imprègne». Chantal Roos vient de se lancer dans un nouveau challenge, avec sa fille Alexandra : la création d’une marque de parfum de niche, avec cinq fragrances qui sortiront au printemps 2014. «Je suis très heureuse de travailler avec ma fille, c’est formidable de transmettre.»

 

La fibre pédagogique

Ils sont nombreux à le dire et c’est rassurant pour notre industrie : transmettre et partager, c’est essentiel dans ces métiers. C’est le cas de Jean-Claude Le Joliff, qui a fait une belle carrière chez Rubinstein, puis pendant 30 ans chez Bourjois Chanel, à la R&D et à l’innovation et la prospective. Ou de Jérôme Bartau, homme de communication et d’image, qui a longtemps œuvré sur Lancôme au sein du groupe L’Oréal. Le premier passe un tiers de son temps en Bretagne, enseigne à Versailles, à Lyon et en Bretagne. Sa passion reste l’innovation, concept de sa société INN2C créée en 2001 en quittant le groupe Chanel. Il aide des marques, fabricants d’ingrédients ou petites start-up, de Filorga à Intercos en passant par Aïny ou Polaar, ravi de bosser ici et là, avec des porteurs de projets un peu décalés. En retraite depuis 2009, il fait encore un peu de conseil, ponctuellement, au coup de cœur. Mais son grand projet est de constituer un conservatoire des métiers et savoir-faire de la cosmétique : «Qui se rappelle encore de Bergasol aujourd’hui ?». Ce retraité heureux, qui navigue sur son trimaran, a encore du temps et l’envie d’avancer sur son projet, avec des partenaires institutionnels et quelques anciens de la beauté.

Quant au second, Jérôme Bartau, ex-directeur de la communication international de Lancôme, et malgré ses 40 ans dans la beauté, il  ne se voyait pas trop installé à plein temps dans le Luberon quand l’heure de la retraite a sonné. C’était en 2008, et très vite, des marques ont fait appel à lui pour le choix d’une nouvelle égérie chez Saint Laurent ou d’un maquilleur pour une grande marque, le lancement d’une ligne de maquillage pour Fred Farrugia ou les RP d’une marque américaine (Algenist). Fort de son expérience en ce domaine et d’une façon de faire qui lui est toute personnelle, Jérôme Bartau sait travailler avec les égéries, mettre en place leurs contrats, gérer leurs exigences. Il adore travailler avec la jeune génération, «souvent brillante et cultivée, elle m’apporte une modernité de réflexion et de ton, indispensable quand on veut rester dans le coup. Je pense leur apporter un historique des marques et des marchés, et un savoir-faire sur la façon d’utiliser les racines d’une marque pour la rendre contemporaine. Échanger et transmettre, c’est formidablement satisfaisant». Ce fou de cinéma, d’art et de musique sait prendre du temps pour lui mais continue à accepter des missions, car l’échange au quotidien lui est vital : «La réflexion s’enrichit et on reste percutant plus longtemps quand on est en contact avec d’autres intelligences !»

Les seniors au pouvoir ?

Selon Rodolphe Delacroix, auteur du livre «Si senior ! Travailler plus longtemps en entreprise, c’est possible», aux éditions Lignes de Repères, les plus de 60 ans représentent 23% de la population française et seront 33% en 2050. Quant à l’espérance de vie en France, elle est de 84 ans pour les femmes et de 78 ans pour les hommes. Le temps pour nous de réfléchir vite et concrètement à cette idée de transmission de savoir-faire et de culture, délivrés par des seniors.

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