Comme libérée de la tradition, la rose ose ses facettes plus piquantes ou plus fruitées, et se fait moins sage, moins consensuelle. Et si cette fleur multi-facettée était une fois de plus en train de se réinventer ?

Graal des parfumeurs, la rose (celle d’Aphrodite) est depuis l’Antiquité l’incarnation absolue de la féminité, et dans le flacon, l’équivalent de ce que sont, pour les hommes, les traditionnelles notes boisées. Le compositeur la choisit finalement pour deux raisons : la mauvaise – quand il n’a plus la moindre idée – et la bonne – avec l’envie d’explorer une de ses multiples facettes, dont on ne fait jamais le tour. «La rose est si facettée, si protéiforme, qu’on peut lui faire raconter toutes les histoires du monde et qu’elle accompagne la femme dans tous les âges de sa vie», souligne Aurélie Dematons, créatrice de l’agence Le Musc & La Plume. Selon qu’elle se présente en essence (effet note de tête), en absolu (idéale en fond), elle sera fruitée – litchi et coing –, miellée, «confiturée», opulente, épicée… «C’est une fleur généreuse, explique Christine Nagel, vice-présidente création parfumerie fine chez Mane, une terre d’accueil, tout lui va : comme un beau mannequin qui peut porter n’importe quel vêtement». Et il y a mille manières de l’habiller pour la réinventer en rose «fifille», sage, lisse, douce, ou au contraire en rose «rosse», épicée, beaucoup plus dévergondée. On se souvient de l’ensorcelant mariage rose-patchouli d’Aromatics Elixir (Clinique, 1972). Et qui a oublié l’accord rose-violette, alliance esthétique presque parfaite inaugurée par Paris d’Yves Saint Laurent (1983), puis Trésor de Lancôme (1990) ?

Chic, la rose !

Ces dernières années, un homme a su rafraîchir la fleur la plus féminine de la parfumerie, lui donner une nouvelle allure : Michel Almairac, odeur-compositeur chez Robertet. Avec Chloé (2008), son «miel de rose» (notes poudrées, cèdre), il redonne envie de sentir sur sa peau cette fleur un peu galvaudée par tant d’attention olfactive. Après L’Eau de Chloé (une citronnade glacée qui révèle une rose chyprée 70’s), le parfumeur fera éclore une nouvelle merveille en fin d’année. «Il y a du chic dans cette fleur alors tout est possible : on peut la jouer en soliflore, au premier degré, ou la bousculer en la mariant avec des notes cuirées, aldéhydées», s’amuse Christine Nagel. Avec Kâshân Rose («Esprit Cologne», The Different Company), Émilie Coppermann, chez Symrise, en sculpte une version ultra-contemporaine et délicieusement décalée : «J’ai cherché cet effet aromatique et épicé avec la cardamome, les baies roses et la graine d’ambrette, qui dessine une rose sauvage, celle du jardin, simple, fraîche, tellement éloignée de la fleur classique, lointaine et statutaire».

Mais la législation pourrait bien obliger la belle à sortir de sa superbe et de son confort. En effet, les recommandations de l’Ifra ont mis en cause trois ingrédients de base de la rose, suspectés d’être allergènes, cancérigènes ou toxiques pour la reproduction : le citronellol, le géraniol et le méthyleugénol, ce dernier étant limité (pour la parfumerie fine) à 0,02% dans le produit fini. «En réponse, nous avons créé un absolu rose turque pauvre en méthyl-eugénol, grâce à la distillation moléculaire, qui isole une partie du produit, comme si on en sculptait les contours, et nous avons lancé toute une gamme “Purified ingredients”», explique Jean-Pierre de Mattos, directeur ingrédients & marketing de la zone Europe-Moyen-Orient-Afrique Mane. Une façon de réinventer un thème olfactif aussi ancien que la parfumerie en donnant naissance à une rose high-tech. «Cette création “low méthyleugénol” nous permet de la travailler en overdose», confirme Christine Nagel.

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