Environnement : les industriels adoptent la norme HQE

©Laboratoires Pierre Fabre - Damien Cabrol

Les démarches haute qualité environnementale s’imposent partout en France et gagnent le monde de la fabrication des produits cosmétiques.

Guerlain devrait inaugurer sa nouvelle usine de Chartres en juillet 2014. Construit sur un terrain de neuf hectares, ce nouveau site industriel (15 800 m²) remplacera l’établissement ouvert en 1973 dans la zone industrielle Edmond Poillot, au sud-est de la ville. Tout un symbole : le nouveau bâtiment, dont le nom de code est La Ruche, répondra aux «meilleures pratiques environnementales», annonce la filiale du groupe LVMH. Après son inauguration, il devrait décrocher une certification HQE (haute qualité environnementale). Car, dès la conception du projet, Guerlain a fait les choses en grand. «C’est une très belle opération», observe Patrick Nossent, président de Certivea, organisme de certification HQE. Guerlain a tout mis en œuvre pour décrocher ce label, établi en fonction de 14 cibles environnementales qui gouvernent la construction, le confort du bâtiment, son impact sur la santé et sa gestion. Pour cet ensemble, dont la capacité de production devrait tourner autour de 50 millions d’unités, soit à terme deux fois celle de l’usine précédente, Guerlain a choisi de concevoir un bâtiment basse consommation, de l’équiper d’un puits canadien pour rafraîchir ses bureaux par géothermie et de panneaux solaires pour chauffer son eau sanitaire. En outre, la marque installera des ruches sur le terrain.

 

Une démarche qui s’impose

Guerlain emboîte ici le pas à ses concurrents. Car, malgré l’absence de certification pour le secteur industriel, les normes HQE se sont imposées dans le monde de la fabrication de produits cosmétiques. De L’Oréal à Melvita, en passant par Expanscience et les laboratoires Pierre Fabre, tous les grands noms du marché des cosmétiques ont adopté ces dits référentiels lors de la conception ou de la rénovation de leurs implantations. C’est notamment le cas pour les bureaux, les services de recherche & développement ou les entrepôts.

À Soual (Tarn), Pierre Fabre a mobilisé 50 millions d’euros sur trois ans pour étendre son site de produits dermocosmétiques sous les marques Ducray, A-Derma, René Furterer, Klorane, Galénic, Elancyl et Avène. Inaugurée par le président de la République, François Hollande, en mai 2013, cette extension de 13 500 m² doit permettre de hisser la capacité de production à 200 millions d’unités en 2016 (contre 130 millions en 2013). Elle a été entièrement conçue selon le référentiel HQE, démarche encore expérimentale à ce jour dans le domaine industriel. Parmi les mesures adoptées figurent la maîtrise de la consommation d’énergie et la compensation d’émission de gaz à effet de serre, notamment grâce à une chaudière biomasse alimentée par des rebuts végétaux issus des extraits de principes actifs de la marque Aderma. Le résultat est à la hauteur des espérances. «Certivea a validé le niveau très performant pour 9 des 14 cibles de la démarche expérimentale HQE (les 5 cibles restantes étant au niveau performant)», précisent Marc Fontagnere, chef de projet organisation industrielle, et Séverine Furnemont, directrice du développement.

Expanscience a lui aussi investi gros. Dans son nouveau site de production d’Epernon (Eure-et-Loir), le propriétaire de Mustela et Noviderm a déboursé 23 millions d’euros. Après un chantier vert – le béton du bâtiment détruit a été utilisé pour des remblais et les arbres abattus ont été transformés en compost – une démarche HQE a été mise en place dans le bâtiment dédié aux principes actifs d’origine naturelle pour le médicament, inauguré en 2013. «Cette démarche sera poursuivie lors de la réfection des autres édifices du site», indique Karen Lemasson, responsable du développement durable. Elle l’est déjà dans le laboratoire de contrôle qualité dédié à Mustela et Novaderm.

Chez Melvita, la rénovation green du site historique de Lagorce (Ardèche), où Bernard et Philippe Chevilliat ont fondé la marque écolo en 1983, est aussi en train de faire des petits. «Le nouveau bâtiment (8 000 m²) bénéficie d’astuces de conception : semi-enterrement pour limiter les variations de température dans les zones de stockage, brise-soleil sur les façades exposées au sud et panneaux solaires pour chauffer l’eau de production», énumèrent Anne-Laure Marchand, responsable de l’engagement et de la communauté, et Amanda Gerentes, chargée de la communication durable. Près de 14 millions d’euros ont été investis dans cette éco-usine. Melvita s’est inspirée là de la démarche HQE. La marque fera de même pour la rénovation du bâtiment historique, dont la réfection est prévue d’ici à 2015. C’est aussi le cas des Laboratoires Pierre Fabre. L’atelier de production d’aérosols d’Avène a été conçu en s’inspirant des méthodes adoptées sur le site de Soual. Il est en cours de construction.

 

Un retard à rattraper

Mais ne vous y trompez pas, il reste encore beaucoup à faire en France. «Tout le monde parle du HQE. Beaucoup en font. Mais il en reste à convaincre», affirme Patrick Nossent. En France, seuls 15% des bâtiments non résidentiels sont selon lui certifiés. «Pour des raisons historiques, le plus avancé des secteurs est celui des bureaux : 35% des mises en chantier sont certifiées Certivea», ajoute-t-il. À la faveur du Grenelle de l’environnement, puis de l’actuelle Transition énergétique, la France rattrape son retard. Et les bonnes idées se propagent dans l’Hexagone comme dans le reste du monde. Car la France n’est pas le seul territoire de jeu HQE. L’Oréal, numéro un mondial des produits cosmétiques, le démontre. «Depuis 2008, pour tous ses projets immobiliers, le groupe L’Oréal a élaboré son propre cahier des charges de conception et construction durable. Nous nous inspirons de toutes les normes applicables dans le monde pour obtenir une certification type HQE dans le pays concerné par le projet», explique Frank Privé, directeur de l’immobilier du groupe. Dans ses usines, la patte HQE ou LEED, autre label de certification «green», s’impose. «À l’étranger, à ce jour, nous avons une douzaine de projets industriels (usines et plates-formes logistiques) certifiés. Nous venons d’inaugurer, fin 2012, deux usines au Mexique et en Indonésie. Toutes deux ont été certifiées LEED Silver. Une troisième a été mise en service en Egypte cette année : elle sera bientôt certifiée LEED Silver», poursuit-il.

 

Les bénéfices au rendez-vous

Le jeu en vaut la chandelle. Contrairement aux idées reçues, construire HQE ne coûte pas beaucoup plus cher que la manière conventionnelle. Certivea rappelle qu’on est très loin des 20 à 30% annoncés : le surcoût s’élèverait à 5% environ. «Et parfois, la construction HQE coûte même moins cher», remarque Patrick Nossent. «Il faut garder à l’esprit que nous construisons des bâtiments d’une durée de vie de 30 à 40 ans. Dès lors, ces normes sont devenues les standards à suivre en 2013. Il n’y a pas de débat à avoir sur leur adoption ou non. De plus, il y a toujours plusieurs solutions techniques envisageables pour atteindre un objectif environnemental», constate Frank Privé.

Les bénéfices en sont manifestes. En quelques mois, Expanscience a diminué sa consommation d’eau de façon drastique. «Le bâtiment précédent représentait 31% de la consommation du site, contre 22% pour l’actuel», chiffre Karen Lemasson. L’Oréal relève lui aussi régulièrement ses compteurs. «Le centre de recherche & développement de Saint-Ouen consomme 30% d’énergie en moins qu’un bâtiment conçu de manière traditionnelle. En Chine, la consommation d’énergie de l’usine de Yichang est de 20 à 30% inférieure aux standards», confirme Miguel Castellanos. Les avantages financiers sont donc notables. Et l’adoption de ces nouvelles méthodes d’exploitation aurait aussi pour atout d’augmenter la valeur du patrimoine industriel des fabricants, selon Certivea. Bref, le retour sur investissement de ce type de stratégie serait au rendez-vous.

«Nous n’en sommes qu’au début de l’histoire», estime Patrick Nossent. D’autres champs d’amélioration s’ouvrent. «Un jour, on pourra arriver à zéro émission de Co2 dans presque toutes nos usines», prédit Miguel Castellanos. C’est déjà le cas à Libramont, en Belgique, où le groupe utilise du biogaz pour produire de l’électricité verte. «Et aussi dans deux sites industriels du groupe aux Etats-Unis : une usine de fabrication de produits cosmétiques dans le New Jersey, équipée de panneaux solaires, et un centre de distribution situé à Brunswick seront 100% électricité verte en 2014. C’est aussi le cas en Espagne, à Burgos, pour une usine qui utilise de la biomasse et des panneaux solaires. Au Brésil, nous alimentons deux usines situées à Rio et São Paulo avec de l’éthanol de canne à sucre», ajoute-t-il. Parallèlement, le monde industriel devrait aussi bénéficier des innovations du secteur de la construction. L’isolation thermique des bâtiments, par exemple, ne cesse de s’améliorer.

En interne, les équipes sont très motivées par ces questions HQE. L’amélioration de leur cadre de travail n’y est pas étrangère. Car le HQE ne se résume pas aux terrasses végétalisées, aux puits de lumière et à la réduction de l’émission de gaz à effet de serre. Cette démarche comprend un volet d’objectifs d’amélioration du bien-être au travail, rappelle Miguel Castellanos. Et ça marche. «Les salariés nous disent combien ils apprécient de travailler dans une ambiance sonore moins bruyante, avec davantage d’espace et de lumière», rapporte Séverine Furnemont. «Une démarche HQE est solide dès lors qu’elle est portée par le plus grand nombre», renchérit Karen Lemasson.

Qu’est-ce que la certification HQE ?

Mise en œuvre par l’association HQE, la démarche haute qualité environnementale permet d’appliquer une politique environnementale à la construction d’un bâtiment. Délivrée par Certivea – qui intervient en amont, lors de la conception, pendant le projet et à la livraison du bâtiment –, cette certification porte sur 14 objectifs à atteindre, avec des niveaux plus ou moins élevés de performance. Les plus connus relèvent de l’éco-construction et de la gestion de l’eau ou de l’énergie : chantier dit vert à faibles nuisances pour le premier thème et consommation maîtrisée de l’énergie et de l’eau pour le second thème. D’autres sont moins connus du grand public, comme l’amélioration du confort des usagers (confort olfactif, acoutisque, visuel et hygrothermique) et le respect de leur santé (qualité de l’air, des espaces, etc.).

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