Parfums : les épices relèvent les jus

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Elles jouent le chaud et le froid dans les parfums, féminins comme masculins, et les rehaussent d’une touche de sensualité, voire d’animalité. En plus de signer un sillage à la personnalité affirmée.

Comprendre le rôle des épices en parfumerie invite à se pencher sur l’histoire de l’humanité. Déjà le kyphi, le premier parfum égyptien, comprenait des essences de cardamome, genièvre et cannelle. «En 1500, les épices sont devenues l’objet de toutes les convoitises, comme le pétrole aujourd’hui. Pour garder le contrôle de leur commerce, les Portugais n’hésitaient pas à brûler les comptoirs arabes», rappelle Brigitte Bourny-Romagné, dans son livre Des épices au parfum aux éditions Aubanel.

Si elles sont davantage une facette qu’une famille à part entière, on les retrouve autant dans les flacons féminins que masculins. La palette du parfumeur distingue traditionnellement deux catégories, les épices chaudes – muscade, cannelle, piment, safran, cumin… – et les froides – élémi, gingembre, coriandre, genièvre, cardamome et tous les poivres. «J’ajouterais à cette liste certains aromates comme l’armoise ou le thym pour leur fraîcheur», estime Aliénor Massenet (IFF), qui a gommé le fumé sombre de son «cuir» Irish Leather de Memo d’une pincée d’épices froides.

D’ailleurs, sans ces «vecteurs de personnalité», certains parfums mythiques, comme Après l’Ondée de Guerlain ou L’Air du Temps de Nina Ricci, n’auraient jamais vu le jour. Et pourtant, difficile aujourd’hui de s’émouvoir comme en 1978 sur la rafale épicée dégagée par Opium de Saint Laurent, reformulé comme bien d’autres suite aux recommandations Ifra de mettre en sourdine nombre de composants. Des contraintes heureusement contrebalancées par de nouvelles propositions, comme le souligne Olivier Cresp, maître parfumeur chez Firmenich : «Ces épices évocatrices de grands noms – noix de muscade, clou de girofle ou œillet rosé – sonnent un peu démodées car nous avons aujourd’hui beaucoup plus de choix, notamment grâce aux nouveaux traitements au CO2» (voir encadré ci-dessous). C’est en 1995 qu’un certain Pleasures d’Estée Lauder, créé par Alberto Morillas (Firmenich), bouscule les codes en vigueur avec l’emploi massif de baies roses (5%) pour pimenter un bouquet de fleurs sages. Dans la version Eau fraîche de 2013, les baies sont toujours là, entourées de verdure et de pétales tendres.

Cette extraction au C02 des baies roses a rebattu les cartes. Ainsi, dans Acqua Forte de Cerruti, Olivier Cresp a ajouté de la cardamome extraite au CO2 à l’accord marin pour accentuer la fraîcheur. «Les épices sont comme la pincée de sel en cuisine, des exhausteurs de goût. Elles se marient avec tout, en apportant à la fois volume et contraste». Une pincée qui peut s’avérer coûteuse lorsqu’elle est traitée au gaz critique, jusqu’à trois fois son prix par distillation, pouvant atteindre 1 200 euros le kilo de poivre blanc et 400 euros pour les baies roses. Mais ce coût est à relativiser car moins de 0,5% suffit pour faire de l’effet. «Étant donné l’importance de séduire dès les notes de tête, j’ai le tic de saupoudrer presque tous mes parfums de baies roses, même en trace, pour donner une première impression fraîche», confie Catherine Spindler, directrice marketing et communication de ID Parfums. Laquelle s’extasie sur un poivre noir de Madagascar. «Il a une signature incroyable comparé à celui d’Inde : puissant, racé, avec des notes animales.» On retrouve ses arômes dans Madras (Mane), de la collection Route des épices. Ou encore chez Atelier Cologne, où le petit-grain noir souffle sur Mistral Patchouli pour rafraîchir le bois chaud.

Dans Iguazu, un autre masculin de la Route des épices (ID Parfums), la vivacité des célèbres chutes d’eau se traduit par l’ajout de gingembre et cardamome qui prolongent la tête hespéridée. Même astuce dans Kenzo Homme Sport Extrême, où le crissant du pamplemousse et la menthe glacée vibrent jusqu’au cœur grâce au gingembre.

Si, le plus souvent, les épices ne sont pas mises en avant dans les discours marketing des grands féminins – quelle femme serait attirée par un fleuri à la noix de muscade ? –, elles s’inscrivent dans l’ADN de la parfumerie de niche. «Les parfums y sont très signés, avec des partis pris et du caractère, ce que promettent les épices, poursuit Catherine Spindler. D’autant que ces notes sont difficiles à travailler : elles modifient les autres ingrédients, et un léger surdosage prend facilement le pas sur le reste du parfum. C’est un exercice délicat.»

En 2002, Jean-Claude Ellena a misé sur l’opulence d’une rose charnue dynamisée d’une volée d’épices fraîches pour Rose Poivrée de The Different Company. Plus récemment, pour sa version «Eau» de 34 Dyptique, Olivier Pescheux (Givaudan) climatise l’accord baumé initial de baies de genièvre, cannelle et muscade. Dans Juniper Sling de Penhaligon’s, Olivier Cresp en cumule sept, dont 5% de genièvre. «Rien de tel pour donner du pétillant», se justifie-t-il en saupoudrant Flash Back, d’Olfactive Studio, de baies roses en tête pour acidifier un peu plus la rhubarbe. La dernière collection Atelier d’Orient de Tom Ford Private Blend n’est pas en reste. Ainsi Shanghai Lily assortit son bouquet de fleurs blanches de poivres rose et noir, quand Plum Japonais flirte avec un accord «cinq épices» dont le safran.

Vers de nouveaux orientaux

Aussi luxueux qu’en cuisine, le safran, justement, est un incontournable de l’accord oud. L’influence grandissante de l’Orient dans nos flacons en fait un allié de choix pour l’effet de tabac blond qui sévit dans les masculins. Spicebomb de Viktor & Rolf fête sa première bougie dans une version Titan qui réchauffe son tabac miellé Amsterdamer de l’incandescence du safran et du piment. Car ces épices assaisonnent de plus en plus de sent-bon pour hommes. Un dernier exemple en est l’inspiration de la parfumeuse Mathilde Laurent pour Déclaration d’un Soir de Cartier : «Le poivre était ma piste de départ. Bien dosé, il oblige les hommes à se déclarer et à faire battre les cœurs. Je l’ai ici adouci de rose, santal et musc mais il est synonyme de virilité». C’est certain, les épices sont désormais incontournables pour donner du piquant au sillage des dandys modernes.

 

La révolution du CO2

Initiée par Firmenich, la méthode d’extraction au CO2 traite la matière première avec du gaz qui atteint une phase dite «supercritique» par la pression. Il devient alors un liquide visqueux entraînant les molécules odorantes, soit une technologie idéale pour extraire des naturels fragiles qui supportent mal la chaleur de la distillation, comme c’est le cas de la majorité des épices.

 

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