Conservateurs : les parabènes en moins, les incertitudes en plus

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Face à la méfiance ambiante vis-à-vis de certains conservateurs, les fournisseurs d’ingrédients n’ont eu d’autre choix que d’adapter leur offre. Les réponses existent, mais elles soulèvent de nouvelles interrogations.

L’élimination des conservateurs indésirables aux yeux des consommateurs est aujourd’hui une question très française. Dans l’Hexagone, parabènes ou phénoxyéthanols font encore fréquemment partie des listes noires du marketing, qui impose de s’en passer. «Désormais, ce sont les consommateurs qui décident et non plus l’industrie», constate Bertrand L’Homme, directeur général de la branche Personal care du fabricant et fournisseur d’ingrédients Thor. Les entreprises du secteur ont donc travaillé leur portefeuille afin d’être en mesure de proposer une réponse à leurs clients qui ont fait du «sans parabène» une règle.

Se défendre contre les bactéries

Développer un produit cosmétique sans parabène, sans phénoxyéthanol ou sans libérateur de formaldéhyde, c’est possible. Mais se passer totalement de conservateur ne l’est pas. Les formules doivent se défendre contre les bactéries, les levures et les moisissures. Le marché a donc glissé vers d’autres solutions qui permettent de continuer à préserver les formules sans y intégrer d’éléments indésirables.
La première difficulté consiste à trouver un système de conservation alternatif. «Nous discutons du choix en fonction de la liste positive et de la liste négative du client. Et là, il faut croiser les doigts pour avoir des molécules qui entrent dans son cahier des charges», décrypte Bertrand L’Homme. Il n’est en outre pas évident d’égaler la facilité de formulation des conservateurs auparavant couramment employés. «Certains sont dépendants du pH, d’autres peuvent jaunir ou encore être odorants», énumère Géraldine Picot, chef de produit chez Laserson, qui distribue la marque Sharon Laboratories. «Les parabènes ne perturbaient pas du tout la chimie de la formule. Le travail est plus complexe avec d’autres molécules», confirme Cécile Brun, responsable formulation laboratoire pour la jeune marque landaise Ixxi. De plus, l’emploi de ces nouveaux conservateurs peut entraîner un surcoût, en raison de «la démultiplication des références alternatives et notamment la nécessité de produire par batchs (1) plus petits», explique Christophe Paillet, directeur de
la communication chez Exsymol.
Une fois les divers obstacles franchis, plusieurs produits se sont fait une place dans le paysage : pentylène glycol, caprylyl glycol, hexanediol, éthylhexylglycérine… Sans oublier les acides organiques, qui permettent de coller à la tendance bio. Leur caractéristique ? Tous possèdent des propriétés semblables à celles des conservateurs, mais ils ne sont pas listés en tant que tels dans l’annexe 5 du Règlement européen. Ou du moins pas encore.

Limiter les risques d’intolérance

À Chartres, au Congrès des enjeux réglementaires de no-vembre 2012, la présentation de l’Effci (European federation for cosmetic ingredients) et de l’Ingrecos (2) attirait déjà l’attention sur l’augmentation de l’emploi de molécules non listées, qui peut être vu comme subtil, mais aussi un peu hypocrite. Certains pointent du doigt le fait que leur toxicologie n’est pas suffisamment connue. «C’est un paradoxe : les produits ayant des vertus conservatrices utilisés aujourd’hui sont souvent moins connus et moins étudiés que ne l’ont été les parabènes», souligne Géraldine Picot.
Pour préserver les consommateurs et limiter les risques d’intolérance, les fournisseurs jouent sur plusieurs tableaux. «L’utilisation d’ingrédients aux propriétés conservatrices est une alternative très intéressante, même si l’on a moins de recul au niveau de l’innocuité de ces molécules, qui seront probablement listées à l’avenir, reconnaît Cécile Brun. Ce qui est important, c’est de les diversifier, afin d’éviter un effet cumulatif au cours de la routine soin et maquillage des consommatrices.» Il est également possible de coupler plusieurs conservateurs traditionnels, ou encore de les envisager avec des boosters ou des produits non listés.

Des solutions physiques

Pour se passer de certains conservateurs, des fabricants se tournent vers des solutions physiques, à l’instar de Pierre Fabre qui a développé, avec Promens, une technologie packaging inédite, le système DEFI. Celui-ci repose sur la présence d’une membrane sur le tube qui évite toute rétrocontamination bactérienne une fois le produit ouvert. Dix années de recherche ont été nécessaires pour mettre au point cette technologie et l’investissement, en conséquence, a été considérable.
En marge de ces solutions, les conservateurs «classiques» sont toujours dans la course. Ils restent, de l’avis général, faciles d’utilisation et peu onéreux. C’est le cas par exemple des isothiazolinones. «Ils s’utilisent à faible dose (moins de 0,01% actif) et, par conséquent, impactent peu le coût de la formule finale, contrairement à certains boosters», détaille Perrine Brel, spécialiste applications cosmétiques pour l’Europe chez Dow Microbial Control. «Nous n’avons pas appris des erreurs qui ont été faites, nous les reproduisons, regrette Bertrand L’Homme. Que va-t-il rester aux formulateurs pour protéger leurs formules ?» Le directeur général de Thor Personal Care est convaincu qu’il y aura un regain d’intérêt pour les parabènes, avis partagé par d’autres. «Je dirais que la tendance marketing “sans parabène” peut s’inverser», estime en effet Perrine Brel. D’ailleurs, exception faite de la France et de l’Allemagne, la polémique est un peu passée de mode, note Géraldine Picot. Pour l’heure, le challenge reste que le choix des molécules est dicté par le souci de la sécurité du consommateur et appuyé par des avis scientifiques.

Changements réglementaires en perspective

L’article 20 du Règlement cosmétique sur les allégations concernant le produit est en cours de discussion L’emploi de la mention «sans» pourrait en conséquence être interdit ou du moins révisé. Sa proscription changerait la donne au niveau marketing, puisqu’aucun produit ne pourrait plus revendiquer l’absence de parabènes, par exemple. Par ailleurs, les molécules qui reposent sur la chimie des isothiazolinones vont également être revues par le SCCS (Scientific committee on consumer safety). «Beaucoup ont délaissé les parabènes pour la methylisothiazolinone (MIT), modifiant l’équilibre entre les utilisations, explique Perrine Brel, chez Dow Microbial Control. Pour notre part, nous pensons qu’il est important de garder le maximum d’ingrédients dans le portefeuille des formulateurs pour s’assurer que l’ensemble des produits peuvent être conservés en toute sécurité et de façon efficace.»

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