Le choix de la rédaction : Alberto Morillas, Firmenich, parfumeur de l’année

©William Parra

Il a signé la meilleure nouveauté masculine en 2012 en termes de vente, Only The Brave Tattoo pour Diesel (L’Oréal Luxe) ainsi que, pour la même maison Essenza d’Acqua di Gio chez Armani. Au-delà de ces succès récents, l’oscar de CosmétiqueMag salue le talent d’une carrière de plus de quarante ans chez Firmenich.

La lecture de Vogue peut décider d’une vie… En effet, c’est en lisant, au début des années 70, un portrait de Jean-Paul Guerlain qu’Alberto Morillas a compris que derrière un parfum se cachaient un créateur et, par conséquent, un métier. Pourtant, rien ne prédestinait ce jeune homme né à Séville au début des années 50 à devenir l’un des nez les plus talentueux de sa génération : ayant suivi ses parents dans leur exil en Suisse alors qu’il a onze ans, s’avouant pas très bon élève, ayant fait des études aux Beaux-Arts sans conviction et en comprenant vite qu’il ne serait pas Picasso, ne connaissant rien à la chimie.

Mais l’homme qui a su donner une odeur au coquelicot avec FlowerbyKenzo voit dans son enfance andalouse les prémices de sa vocation. «A Séville, on baigne dans le parfum : le patio et son puits, alliance de l’eau et du feu, la fleur d’oranger, le romarin, l’encens et les cierges à l’église.., décrit-il. Dans cette vie en vase clos, l’odorat était sans cesse sollicité, d’autant plus qu’un bébé espagnol est parfumé dès son plus jeune âge. Sans compter l’odeur des savonnettes et des parents qui se parfumaient même si c’était sans sophistication.» Jeune homme, il découvre Eau Sauvage, Habit Rouge et Pour un Homme de Caron. De quoi lui donner envie de tenter sa chance chez Firmenich.

La maison genevoise, qu’il ne quittera plus, lui propose de venir se présenter tout en lui expliquant qu’elle ne forme pas de parfumeur. Entre les deux offres qui lui sont faites, partir pour Grasse ou travailler avec un docteur en chimie à la recherche sur les naturels, il opte pour la seconde. Et cela influe aujourd’hui encore sur son travail. «Je suis un parfumeur à l’ancienne, assure-t-il. Je ne peux pas créer une fragrance sans naturels. Cela donne son ADN au jus. Ce que la nature a créé, l’homme ne pourra jamais faire mieux. La lavande est un parfum en soi.»

Ce poste représente aussi un moyen d’entrer en contact avec les créateurs qui passent la porte du laboratoire, de tout apprendre sur les matières nobles de la parfumerie fine. Et pourquoi pas, de composer en douce. D’acquérir assez de confiance pour aller présenter son premier jus aux instances de la maison. C’est alors le début d’une longue histoire avec, pour première réalisation marquante à moins de trente ans, Must, qui contient déjà les éléments qui feront sa patte, notes vertes et bois. Il en garde un souvenir émerveillé : «Je créais pour Cartier, la marque la plus française, le symbole d’un luxe moderne.» Ce changement de cap s’accompagne d’un détour par New York. Les chemins de traverse pris par Alberto Morillas pour arriver à son rêve posent en effet un problème aux équipes de Firmenich. Que faire de ce jeune homme qui crée des parfums sans être parfumeur ? On lui fait donc traverser l’Atlantique et c’est New York aux débuts des années 80.

Cette entrée comparable à celle d’un passager clandestin est le fruit d’une réelle vocation : «J’ai une passion indestructible pour la création et il faut avoir cette passion tous les jours. Je travaille même si je n’ai pas de brief. C’est un acte qui me nourrit mais je ne crée pas dans la souffrance. Pour moi, la parfumerie est une émotion. Ce qui est cérébral, c’est la technique. Tout parfum doit avoir une âme, une émotion amoureuse.» Armand de Villoutreys, patron de la parfumerie chez Firmenich, confirme cette foi qui l’anime :
«Alberto doit en être à son 3497e projet… Pourtant, il s’y attaque toujours avec la même ardeur, le même enthousiasme et la même jeunesse. Il est inépuisable.»
Mais il ne faut toutefois pas en déduire que cela est facile.

Alors qu’il travaille avec Penhaligon’s à un projet sur le Royal Ballet londonien, Alberto Morillas compare son métier à la danse : «Comme les danseurs, à force de répéter le même geste, celui-ci devient naturel. À la fin, c’est le talent qui fait la différence.» Et comme ces artistes, il doit constamment affronter la critique : «C’est un métier où l’on est seul et où il faut être fort car les commentaires sont toujours négatifs. C’est toujours « pas assez »». Il admet vouloir remporter le marathon, aimer la compétition et le secret. D’ailleurs, rien ne traîne sur son bureau de ses travaux. Même avec Jacques Cavallier (oscar du parfumeur de CosmétiqueMag en 2011), son ami passé chez Louis Vuitton, il reconnaît ne pas partager en dépit de coups de fil incessants. Et il a souvent gagné depuis Must de Cartier : Pleasures (Estée Lauder), CK One (Calvin Klein), Byzance (Rochas), Miracle (Lancôme) avec Harry Frémont, Acqua di Gio (Armani) avec Annick Menardo, Jacques Cavallier et Annie Buzantian, etc.

Alors qu’il est de bon ton de critiquer l’évolution de la parfumerie fine, en tire-t-il de quelconques regrets ? «J’ai cette qualité : je ne suis pas nostalgique, je n’aime pas regarder en arrière et je ne veux pas voir la catastrophe avant qu’elle arrive.» Ce passionné des naturels, qui n’envisage pas de création sans fleurs et qui cultive à Genève son jardin blanc où il s’émeut de la variété des parfums de ses roses, croit aux vertus de la recherche : «Firmenich nous propose de belles molécules innovantes qui sont aussi une arme contre le plagiat. Et la biochimie n’a pas fini de nous apporter ses nouveautés. Je continuerai à créer en m’adaptant, quelles que soient les évolutions de la réglementation».

Pas de catastrophisme et un métier qui reste toujours le même : un créateur, des odeurs, un brief, des clients, certains plus talentueux que d’autres. Conscient des enjeux, il ajoute : «Je dois servir au mieux le client pour la réussite du projet. C’est lui qui prend le risque et l’enjeu financer est tel que c’est stressant pour les marques.» Tout en appréciant encore plus celles qui, comme Bulgari, pour qui il a notamment créé Bulgari Man, Blu et Omnia, lui donnent leur confiance, permettent un vrai échange afin de construire ensemble.

Au-delà de sa créativité, ce souci du client a sans doute pesé dans la décision de Firmenich de le nommer, en 1988, «maître parfumeur». Il conçoit une légitime fierté de cette reconnaissance tout en admettant qu’il n’est pas bon pédagogue, même s’il ne se juge pas despotique. Il transmet cependant aux parfumeurs en herbe qui l’entourent son souci de «vider les armoires car, quand on est jeune, on croit qu’en mettant beaucoup de produits dans un jus, cela sentira meilleur…». Cette épure est la marque du talent. Celui que Francis Kurkdjian qualifie d’homme exquis à la parfumerie élégante, connaît sa valeur. Ainsi, rappelle-t-il, «la formule est importante mais c’est le talent qui fait les associations d’odeur.» Et ce n’est pas fini car la retraite n’est pas inscrite à son programme.

Ses principales créations

1994. CK One de Calvin Klein (avec Harry Frémont)
1995. Pleasures d’Estée Lauder (with Annie Buzantian)
1996. Acqua di Gio de Giorgio Armani
2000. FlowerbyKenzo de Kenzo
2001. Cologne de Thierry Mugler
2007. Daisy de Marc Jacobs
2011. Valentina de Valentino (avec Olivier Cresp)
2012. Mademoiselle Ricci de Nina Ricci

Facebook
Twitter